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Une visite sans importance (2/3)

Par Loïs De Murphy

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Chacun prend sa place autour de la table, je distribue les parts et choisis une chaise dépareillée puisqu'on ne me propose rien, ainsi je m'assieds sur ma différence et cela me touche. La station de radio diffuse un débat politique et la seconde épouse cherche un commentaire qui pourrait me contrarier. Mon père a un geste de supplique dans sa direction. La galette est mauvaise et fait beaucoup de miettes. Je m'applique à les attraper une par une à la pulpe du doigt et les porte à ma bouche. Je flanque un coup au chien sous la table qui couine et va coller les jambes de mon père. Ils me parlent comme des amis de la veille et citent des noms que je suis censée connaître. Dans le poste on aligne des lois liberticides au fond d'un plat à gratin en omettant le beurre. Couches de lasagnes enfarinées nous allons être brûlés et la recette immangeable. Comment sortir du four est probablement la question qui m'intéresse le moins en considérant ma part de feuilleté à la frangipane. Tératogène éteint la radio puis allume le poste de télévision et garde une main posée sur la télécommande, je l'avais prise d'autorité à ma dernière visite pour couper le son. Je sors une cigarette d'un bonnet de mon soutien-gorge et crache dans sa direction. Ils ont quelque chose à me demander mais nous sommes au jour de l'épiphanie, la présentation officielle d'un lardon illégitime aux rois mages, le jour de la manifestation de la voix du Père qui le reconnaît comme sien et cette cul-béni de Seconde-Épouse l'a fait exprès.

Les flocons serrés tissent un voile à la fenêtre entre le vieux couple et la crudité de la rue en pente. Ils habitent depuis peu dans ce village. Les histoires de famille, les faits divers écrasés sous une miche à la boulangerie ou noyés dans l'eau signée de l'évêché se racontent vite. Tout le monde croit les connaître.

Les liens familiaux se tressent pratiquement sur les bancs de l'école et ce qui « à la ville » passe pour de la modernité prend ici beaucoup d'importance, déformé et amplifié par les âmes vivant ici depuis plus de cinquante ans, maturés en tragiques grecs avec le temps et l'impossibilité de penser partir refaire ailleurs une vie pourquoi pas féconde, une histoire admettons sans importance.

(à suivre)


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