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Une préface à Infinite Jest...

Publié le 11 janvier 2009 par Fric Frac Club
Je suis malade et insomniaque voir ICI pour la genèse complète de cette note sur le Fric Frac Club. Et je m'aperçois que ma copie d'Infinite Jest comporte une préface par Dave Eggers.
Ni une, ni deux, je prends mon courage à deux mains et je vous la transmets...
Bonne lecture.
PS : Quelqu'un sait-il si Infinite Jest est en cours de traduction quelque part ? Claro ? Une idée ? Puisque ce serait bien ton genre de t'atteler à un truc pareil ?
Ces dernières années, il y a eu quelques bagarres littéraires – n’est-il pas insensé que telles choses existent dans un monde en guerre ? – à propos de la lisibilité dans la fiction contemporaine. Par essence, certaines personnes pensent que la fiction devrait être facile à lire, que c’est un medium populaire qui devrait communiquer sur une longueur d’onde proche du ton de la conversation. D’un autre côté, il y a ceux qui pensent que la fiction peut-être stimulante, généralement et thématiquement, et même phrase à phrase ; si quelqu’un doit un peu travailler quand il lit, c’est très bien, car les récompenses peuvent être d’autant plus grande quand l’esprit de quelqu’un a été exercé, et ainsi (sans doute) élargi.
D’une façon approchant fortement celle des soi-disant débats civilisés polarisés par des penseurs de chaque camps, ce débat a été créé pour ressembler à une proposition de type ou bien/ou bien, et conclure que le monde n’a de place que pour un seul genre de fiction, que l’autre genre devrait être interdit, et l’autre parti chassé et, pourquoi pas, dissout.
Mais tandis que les extrémistes s’adonnaient à ce petit jeu, il existait une légion silencieuse de lecteurs, peut-être la majorité des lecteurs de littérature fictionnelle, qui n’avaient rien contre un peu de ces deux genres. Ils pensent, sans pour autant faire grand bruit, que les soi-disant livres difficiles peuvent co-exister, peuvent même se frotter les reliures suggestivement, avec une fiction plus accueillante. Il se pourrait qu’en fait, ces lecteurs lisent les deux genres de fiction eux-mêmes, parfois dans la même semaine. Et même, quoi qu’il soit impossible de le prouver, qu’il existe des lecteurs qui pensent qu’il est possible d’apprécier Thomas Pynchon un jour et Elmore Leonard le lendemain. Ou même des lecteurs qui s’amusent avec Jonathan Franzen le matin alors qu’ils luttent avec William Gaddis le soir.
David Foster Wallace a depuis longtemps un pied dans le monde difficile et un autre dans le monde pas si difficile, avec une majorité de lecteurs s’accordant à dire que ses essais sont plus faciles à lire que sa fiction, et que ses écrits journalistiques sont sa production la plus accessible. Mais tandis que la majorité de son travail défie le lecteur, le ton qu’il emploie, dans quelque forme qu’il explore, est rigoureusement sans prétention. Un lecteur de Wallace aura l’impression d’être dans une pièce avec un oncle ou un cousin brillant et très bavard qui, juste au moment où il va aller trop loin, pousser à bout notre patience avec trop de détails, a le bon sens de balancer une bonne blague à deux francs. Wallace, comme beaucoup d’autres auteurs, on pense à Bellow, qui pourraient autrement être considérés comme trop intelligents est, comme Bellow, toujours conscient du lecteur, de l’idée que les livres sont essentiellement voués à divertir, et donc, presque infailliblement équilibre sa prose dans ce but. Cela a été la caractéristique de Wallace depuis des années et bien avant ce livre, bien sûr. Il était déjà connu comme étant un écrivain très intelligent et stimulant et drôle et surnaturellement doué quand Infinite Jest est sorti en 1996, et par la suite, sa réputation inclut tous les adjectifs susmentionnés mais également celui-ci : Sainte merde.
Non, ceci n’est pas un adjectif au sens strict. Mais vous voyez ce que je veux dire. Le livre fait 1079 pages, et il ne comprend pas une phrase paresseuse. Le livre est métronomique et implacablement intelligent, et bien qu’il ne montre pas ses sentiments, il se ressent profondément et est incroyablement émouvant. Penser qu’il a été écrit en trois ans par un auteur de moins de trente-cinq ans est une chose très douloureuse. Alors n’y pensons pas. Le fait est que c’est pour toutes ces raisons, encensé, intimidant, pas paresseux, métronomique, très drôle (on ne l’a pas encore mentionné, mais oui) que vous avez choisi ce livre. Maintenant la question est la suivante : Allez-vous vraiment le lire ?
En commandant cette préface, l’éditeur voulait un essai bref et rafraîchissant qui pourrait convaincre le nouveau lecteur d’Infinite Jest qu’on peut se frotter à ce livre, et même presque sans efforts ; un grand huit littéraire à se rouler par terre. Bon. S’il est facile d’être d’accord avec le début, il est plus difficile de défendre la fin. On peut se frotter au livre, oui, parce qu’il n’a pas un contenu scientifique ou historique complexe, et qu’il ne requiert pas non plus d’être particulièrement expert ou érudit dans quoi que ce soit. Aussi verbeux soit-il, et aussi long soit-il, il ne veut jamais vous punir pour une quelconque connaissance qui vous ferait défaut, ou vous renvoyer à un dictionnaire toutes les trois pages. Et pourtant, alors qu’il utilise un vocabulaire assez familier, ne vous y trompez pas, Infinite Jest est bien quelque chose d’autre. C’est à dire qu’il ressemble très peu à quoi que ce soit l’ayant précédé et que les comparaisons à quoi que ce soit l’ayant suivi sont vides et désespérées. Il est apparu en 1996, sui generis, très différent de virtuellement tout ce qui venait avant lui. Il défiait toute catégorisation et déjouait les effort pour le démonter et l’expliquer.
Il est possible avec la plupart des romans contemporains, pour les lecteurs astucieux, si telle est leur habitude, de les démonter pièce par pièce, comme d’autres le feraient avec une voiture ou une étagère Ikea. Disons, pour simplifier, que le lecteur est un genre de mécanicien. Et disons que cette mécanique de lecteur particulière a fonctionné pour beaucoup de livres, et qu’après quelques centaines de romans contemporains, le mécanicien pense qu’il peut démonter n’importe quel livre pour ensuite le remonter. C’est à dire que le mécanicien reconnaît les pièces de la fiction moderne et peu dire par exemple : « J’ai déjà vu cette pièce auparavant, je sais donc pourquoi elle est là et à quoi elle sert. Et celle-là aussi je la reconnais. Cette partie s’emmanche sur celle-là et fonctionne comme ça. Celle-ci va généralement là et fait ça. Tout ça est assez familier. » Ceci sans vouloir taper sur la fiction contemporaine qui est reconnaissable et démontable. Cela inclut 98 pour cent de la fiction que nous connaissons et que nous aimons.
Mais cela n’est pas possible avec Infinite Jest. Ce livre est comme un vaisseau spatial sans composant reconnaissable, ni rivets ni boulons, pas de points d’entrée, pas moyen de le démonter. Il est très brillant et n’a pas de défauts discernables. Si vous pouviez malgré tout le faire éclater en morceaux plus petits il vous serait certainement impossible de le remonter par la suite. Simplement, il est. Page après page, ligne après ligne, c’est probablement le plus étrange, le plus caractéristique, et le plus impliqué de tous les travaux de fiction réalisés par un américain au cours des vingt dernières années. A aucun moment alors que vous lisez Infinite Jest, on ne vous laisse perdre conscience du fait qu’il s’agit d’un travail de complète obsession, de l’étirement de l’esprit d’un jeune écrivain au point, pensons-nous, d’approcher la folie.
Ce qui ne veut pas dire qu’il s’agisse du genre de folie que Burroughs ou même Fred Exley utilisaient pour créer. Exley, comme beaucoup d’auteurs de sa génération, et quelques uns avant lui, buvait excessivement et Burroughs avalait toute substance contrôlée qu’il pouvait acheter ou emprunter. Mais Wallace est un autre genre de cinglé, un de ceux qui contrôle totalement ses outils, un qui au lieu de vaciller au bord d’un précipice où un autre, sous l’influence de drogues et d’alcool, semble se diriger tête la première toujours plus avant vers l’intérieur, vers les profondeurs de la mémoire et les implacables illusions d’un certain temps et d’un certain espace d’une façon qui évoque – cela fait bizarre de taper son nom mais une fois encore c’est tout à fait ça ! – Marcel Proust. Il y a le même genre d’obsession, la même incroyable précision et concentration, et le même sentiment que ce que l’écrivain voulait (et on peut l’affirmer a réussi) c’est à dire approcher au plus près la conscience de son temps.
Parlons d’âge, dans le sens du mot le plus habituel. On s’attend à ce que l’âge moyen d’un nouveau lecteur d’Infinite Jest soit d’environ vingt-cinq ans. Il y a certainement beaucoup d’étudiants parmi vous, et il y a sûrement un nombre égal de trentenaires ou de quinquagénaires qui pour quelques raisons que ce soit en sont arrivés à un point de leurs vies où ils ont finalement décidés qu’ils étaient prêts à aborder le livre dont tel ou tel ami n’a eu de cesse de leur vanter. L’idée c’est que l’âge moyen est assez approprié. J’avais moi-même vingt-cinq ans quand je le lus pour la première fois. Je savais qu’il allait sortir depuis environ un an parce que l’éditeur Little, Brown, avait très intelligemment su créer une attente pour lui, avec des cartes postales mensuelles, portant des phrases accrocheuses et des indices, envoyées à tous les média du pays. Quand le livre sortit enfin, je le commençai presque immédiatement.
Et c’est ainsi que je passais un mois de ma jeune vie. Je ne fis guère plus. Et je ne peux pas dire que cela a toujours été un grand huit littéraire à se rouler par terre. De temps à autre, c’était éprouvant. Ca demande toute votre attention. On ne peut pas le lire dans un café bondé ou avec un enfant sur les genoux. C’était frustrant que les notes soient en fin de volume et pas en bas de page comme elles l’étaient dans les essais et les articles de Wallace. A certains moment, par exemple alors que je lisais le récit très exhaustif d’un match de tennis, je me disais : « Bon. D’accord. J’aime le tennis autant que Monsieur Tout-le-Monde, mais là j’ai ma dose.»
Et pourtant, le temps passé dans ce livre, dans ce monde de langage, est absolument payé de retour. Quand vous sortez de ces pages après ce mois de lecture, vous êtes quelqu’un de meilleur. C’est fou, mais c’est aussi difficile de le nier. Votre cerveau est plus fort parce que vous lui avez donné de l’exercice pendant un mois, et, ce qui est encore plus important, votre cœur est plus robuste, parce qu’il n’a probablement jamais été écrit récit plus touchant du désespoir, de la dépression, de l’addiction, de l’immobilisme et des aspirations d’une génération, ou de l’obsessions pour les attentes humaines, avec ses possibilités artistiques, et athlétiques, et intellectuelles. Les thèmes ici sont grands, et les émotions (si contenues soient elles) sont tout ce qu’il y a de plus réel, et l’effet cumulatif de ce livre est, pourrait-on dire, sismique. Il y a peu de chance pour que vous trouviez un lecteur qui, après avoir fini le livre, hausse les épaules et dise : « Mouais. »
Un grand étudiant en anglais qui portait une casquette de base-ball m’a posé une question dans une université de taille moyenne, dans l’Ouest : « Est-ce que c’est notre devoir de lire Infinite Jest ? » C’est une bonne question, et l’une de celles que beaucoup de gens dont l’esprit est particulièrement littéraire se posent. La réponse est : Peut-être. Si on veut. Probablement d’une certaine façon. Si l’on pense qu’il est de notre devoir de lire ce livre c’est parce que nous nous intéressons au génie. Nous sommes intéressé par les ambitions littéraires de proportion épique. Nous sommes fascinés par ce qui peut-être fait par une personne avec suffisamment de temps et de concentration et de caféine et dans le cas de Wallace, de tabac à chiquer. Si nous sommes attirés par Infinite Jest, nous sommes aussi attirés par 69 Songs des Magnetic Fields pour lesquels Stephin Merritt a écrit toutes ces chansons, toutes à propos de l’amour, en l’espace de deux ans. Et nous sommes attirés par les dix mille peintures de l’artiste Howard Finster. Ou par le travail de Sufjan Stevens qui s’est donné pour mission de créer un album à propos de chacun des états de l’union. Il en est actuellement au deuxième mais s’il atteint son but, cela approchera ce que Wallace a fait avec le livre que vous tenez entre vos mains. L’idée est que si nous sommes intéressés par les possibilités humaines, et que nous sommes capables de nous encourager les uns les autres à propos de science ou de sport ou d’art ou de pensées, nous devons admirer le travail que nos pairs sont arrivé à créer. Nous avons une obligation envers nous-même, notamment, de considérer ce dont un cerveau, et particulièrement un cerveau comme le nôtre, c’est à dire, utilisant le même effluve dans lequel, nous aussi, nous nageons, est capable. C’est pour cela que nous regardons Shoah, ou allons contempler le rouleau sans fin sur lequel Jack Kerouac a écrit Sur la Route en quelques jours fiévreux, ou que nous visitons les 3300 pages de Rising Up and Rising Down de William T. Vollmann ou que nous allons voir les séries de films de Michael Apted 7-Up, 28-Up, 42-Up ou... bon, la liste continue.
Et maintenant, malheureusement, nous revoilà avec cette impression que ce livre est intimidant. Ce qu’il n’est vraiment pas. Il est long, mais il est plein de plaisirs. Il est plein d’humour. Il y a aussi un très silencieux mais très robuste et constamment tragique courrant sous-jacent qui concerne un peuple qui est complètement perdu, au sein de sa famille et de sa nation, mais aussi dans son temps et qui veut uniquement une qu’on lui montre le chemin, qu’on lui donne un but, un sens de la communauté, de l’amour. Ce qui est après tout, et ce qui convient assez bien à la fin de cette introduction, ce qu’un auteur recherche quand il se décide à écrire un livre, quel qu’il soit, mais particulièrement un livre comme celui-ci, un livre qui donne autant, qui nécessita tant de sacrifice et de dévouement. Qui ferait une telle chose sinon par besoin de connexion et ainsi d’amour ?
Une dernière chose : Puisque j’essaye de vous persuader d’acheter ce livre ou de l’emprunter à votre bibliothèque, il me semble utile de vous dire que l’auteur est une personne normale. Dave Wallace, et on le connaît généralement ainsi, garde de gros chiens un peu négligés. Il ne les a jamais vêtus de taffetas et ne leur a jamais fait porter de vêtements de pluie. Il s’est souvent plaint de trop transpirer quand il donne des lectures, si bien qu’il porte un bandana pour éviter que sa sueur n’aille tremper les pages qu’il a sous ses yeux. Il a été, à une époque, un joueur de tennis classé à l’échelon national, et il trouve important que nous ayons un bon gouvernement. Il vient du Midwest, du centre Est de l’Illinois pour être précis, qui est une partie intensément normale du pays (non loin, sans blague, d’une ville dénommée Normal). Il est donc normal, et ordinaire, et comme tout le monde, mais c’est son extraordinaire réussite, qui n’est pas comme tout le monde, pas normale, qui lui survivra, et vous survivra, et me survivra. Elle aidera les futures générations à comprendre, ce que nous ressentions, comment nous vivions, ce que nous nous donnions les uns aux autres et pourquoi.
Dave Eggers
Septembre 2006


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