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Lichtenberg comme unité de mesure

Publié le 11 janvier 2009 par Menear
Pierre Senges écrit son propre Lichtenberg, non pas en recollant les morceaux (ses fameux fragments, recueil d'aphorismes), mais en les disséminant sur la page, ses propres mots font le lien. Cet extrait symptomatique de la démarche entière : partir d'une base simple, puis la tordre (comme la toise-lichtenberg), la tordre jusqu'à atteindre les couloirs de la fiction. Ici, le point de départ est simple : et si le lichtenberg (comme unité de mesure) avait été mis au point ? La suite est d'une maestria littéraire remarquable, mais également très détachée de son écriture, légère malgré sa densité, amusante et pleine d'humour. Je reviendrai sans doute plus longuement sur ce livre.
Si Lichtenberg était une unité de mesure, il suivrait la courbe d'une règle tordue, disons une toise ramollie par trempage, très utile pour évaluer la gibbosité d'un homme : I licht (lire Un lichtenberg) pourrait être l'indice de courbure médiane, celui de Georg Christoph lui-même, ni trop ni trop peu (ni une raideur stupide, d'ailleurs inutile, ni cette forme en colimaçon des bossus dans nos représentations du Moyen Age, ratatinés aux portes de la cour des Miracles) : juste une inclinaison. Un dixième de lichtenberg (décilicht) est réservé aux hommes d'apparence droite, quoique moins directement attirés vers le haut que le reste de leurs contemporains ; centilicht et millilicht sont des mesures d'invagination, car se recroqueviller est une façon d'épouser le monde dans nos plis. Les multiples après les divisions, décalicht, hectolicht, kilolicht s'appliquent à quelques monstres de la nature, comme les grandes baleines blanches, de là passent à la géographie où ils côtoient la trigonométrie à l'échelle d'une nation, et au-delà ne s'appliquent qu'aux domaines du cosmos : dès lors, on voit que Lichtenberg comme unité de mesure fait lui aussi le lien entre l'infiniment petit et l'infiniment grand. (En utilisant le lichtenberg, les calculs de Kepler se verraient considérablement simplifiés : les aberrations de l'orbite de Mercure y trouveraient leur justification, leur place, leur compte, leur zéro et leur calcul, il ne serait plus utile d'ajouter un astre aux astres pour expliquer une déviation ; la toise molle lichtenbergienne mesure avec souplesse, et pourquoi pas avec amour, les ellipses incomplètement elliptiques. Si le lichtenberg avait été mis au point, par trempage, avant les querelles coperniciennes, l'héliocentrisme : cependant, le lichtenberg n'est pas un outil des astronomies rétrogrades, il sert de pont entre la cosmogonie ptoléméenne et les mathématiques d'après Albert Einstein. Dans l'idéal des laboratoires, des facultés, des accélérateurs de particules et des grands observatoires juchés sur des montagnes, au Pérou, le lichtenberg est la mesure de la courbure de l'espace-temps : ce qui fait que nous marchons debout et tenons solidement ensemble.)
La toise-lichtenberg est souple : de profil, elle ressemble à une jeune pousse de fougère ; mathématiquement, Lichtenberg anticipe d'un siècle les dessins d'Hector Guimard, et les grands points d'interrogation qui, chez Mucha, dégringolent des tempes jusqu'à un sein. Au figuré, le lichtenberg mesure la torsion d'un esprit ou d'une âme : on en trouve des biaisées, des circulaires et des spiralées, tantôt pour le meilleur, tantôt pour le pire, c'est selon – magnanime, Georg Christoph aurait légué tout aussi volontiers son unité de mesure aux cosmographes et aux tailleurs : sans le clamer sur tous les toits, il y verrait la preuve de l'harmonie du monde, et se flatterait qu'une mesure porte son nom.
Pierre Senges, Fragments de Lichtenberg, Verticales, P.53-55.

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