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The Chums and the thirteen best novels of 2008

Publié le 12 janvier 2009 par Fric Frac Club

Il a bien fallu cette dizaine de jours qui nous séparent de l'année passée, pour établir, lors d'interminables délibérations à main levées et après de savants calculs, ce que nous considérons au Club comme les 13 livres lus, les plus appréciés, parus en 2008. Pourquoi 13, nous direz-vous ? Secret de fabrication & augure mathématique. La sélection est collective, puisée dans les lectures de chacun, elles-mêmes confrontées à celles des autres et recoupées par tous.
Deux, trois remarques : 1/ les deux premiers titres de la sélection survolent l'ensemble de plusieurs kilomètres. Chefs d'œuvres immenses, ils seraient probablement présents dans une sélection Fric-Frac des meilleurs livres du monde. 2/ Il y a eu de très bonnes surprises, notamment en littérature française. Continuez comme ça les p'tits gars ! 3/Quelques lecteurs polyglottes du Club ont su faire valoir leur choix quant à des textes étrangers. Ainsi, un titre de la sélection paru cette année en anglais n'est pas encore traduit en français. 4/ Il manque à cette collégiale et collective sélection de nombreux titres qui nous ont individuellement enthousiasmés. Nous reviendrons sur ces romans essentiels de l'année 2008, sous peu.
1.
2666 de Roberto Bolaño (Bourgois)
“Inachevé so what ?” et autres palabres moribondes n'ont pas grande utilité pour cerner le gros Bolaño posthume, grand garçon où se lient follement des points de mensonge à soi et de mensonge généralisé, terrible narration de cimetières ne demandant qu'à s'emplir et de menaces corporelles aux intensités diverses (main coupée, corps assassinés, amour physique bouclant en haine, vie pseudonyme). Cinq parties sans proportions et à la dépendance variable, accumulation terrible et drôle de faits et d'existences disloquées où celui qui cherche change, 2666 est une course à travers le monde où l'arrivée tombe sur les gens plus qu'ils ne l'atteignent en urgence.
2.
Contre-Jour de Thomas Pynchon (Seuil)
Pynchon invisible ? Certes. Pynchon illisible ? Non. La preuve ? Contre-jour et son monde fou fou fou surpeuplé qui tressaute, se carapate, se cogne, explose, s'envole, glose, rage, peste et baise – et plus si affinités – chante, cligne de l'œil. Un monde de dingues, d'acronymes (C.O.N.R.I, T.R.I.P.O.T, S.O.T, B.R.E.F, L.A.C.H.E.U.R.S, et cætera), de guerre, de complots, de paranoïa – le nôtre, tel qu’il a existé et existe encore – vu d'en haut, d'en bas, de dedans, d'autour, un monde qui n'est peut-être qu'un vaste spectacle, lumineux, minuté à l'extrême, émouvant, traumatisant, réel, irréel, une superproduction dont le script suit les rails improbables du Temps, de la lumière, mêlant tous les genres, dans laquelle les personnages disparaissent, s'évanouissent comme, oui, par magie, pour réapparaitre 400 pages et 20 ans plus tard, comme, oui, dans la vie, une comédie humaine, furieusement, dramatiquement humaine et haute en couleurs, drôle, dirigée par. Par qui, au fait ?
3.
Fragments de Lichtenberg de Pierre Senges (Verticales)
Sous des dehors un brin programmatiques (la littérature, c’est « les îles de la Micronésie égarées dans le Pacifique » à relier par le Savoir) ce très, très grand livre renferme plus de trésors que nos bibliothèques toutes entières. Quand quelques piètres raconteurs rêvent à la formule magique pour mettre le Monde dans leurs ouvrages, Senges souffle toute la concurrence et nous démontre par le biais d’une écriture fabuleusement virtuose et sensuelle que les encyclopédies, le papier imprimé et les miroirs tissent un Monde bien plus vaste encore. Jouissif, hilarant de bout en bout, aucun livre ne nous a donné de plus puissants vertiges depuis des lustres.
4.
La route de Cormac McCarthy (L'Olivier)
Le monde n’est plus qu’un champ de ruines. Un déluge de flammes s’est abattu sur la terre comme en témoignent les buildings recroquevillés ou ces morts momifiés enlisés dans le bitume des routes. L’atmosphère est remplie de cendres grises qui pleuvent sans cesse et recouvre un sol dévasté. Il n’y a plus d’animaux, ni dans les airs, ni dans les eaux, ni sur terre si n’est, de temps à autre, un chien, au loin. Il ne reste que quelques hommes dont un homme et son fils qui tentent de survivre dans un monde revenu à sa barbarie originelle. Avec une écriture sobre et dépouillée, McCarthy nous fait partager le destin de ces deux êtres condamnés au silence.
5.
La Confrérie des Mutilés de Brian Evenson (Le Cherche Midi)
Avec La confrérie des mutilés, Brian Evenson joue avec les codes du roman policier au point de les faire totalement exploser. Kline, un enquêteur, déprime dans son appartement. Il a beau avoir un bon paquet de fric, rien n’y fait : il ne parvient pas à se remettre de la perte de sa main droite que lui a sectionnée le Gentleman au hachoir. Les ennuis et les amputations ne font pourtant que commencer. Il est en effet contraint de mener une enquête au sein d’une étrange secte, la confrérie des mutilés. Le principe de cette confrérie est simple : plus les amputations sont nombreuses, plus il est possible de s’élever dans la hiérarchie. La confrérie des mutilés est un livre que l’on peut lire comme une farce sanglante, mais aussi comme une farce métaphysique, l’auteur poursuivant sa réflexion entamée dans Inversion sur le corps, le fait religieux, etc. Indispensable.
6.
Zone de Mathias Enard (Actes Sud)
Par une nuit d’hiver, un voyageur s’embarque dans ce qu’il pense être l’express Milan–Rome. Grave erreur : les 517 kilomètres de voyage le baladent à travers la bassin méditerranéen, de Tanger à Beyrouth. Dans sa tête sans cesse tournent les images d’une civilisation à l’agonie, de guerres en massacres, de destruction en annihilation. Saisissant portrait d’un monde où le retour du même domine, le roman de Mathias Énard cache, sous une forme bien plus traditionnelle qu’annoncée, un projet d’une ambition rare. Zone travaille le lecteur plus qu’il ne le séduit et on sent que c’était bien là l’objectif.
7.
La Vitesse des choses de Rodrigo Fresan (Passage du Nord-Ouest)
Recueil de nouvelles interconnectées, roman à fragmentation, auto-biographie mensongère, théorie littéraire extraterrestre et compendium alternatif de tanathologie, tout ça à la fois, La Vitesse des choses est le livre le plus ambitieux, débordant, de Rodrigo Fresan, qui avait déjà secoué le cocotier du lecteur français avec Mantra il y a deux ans. Il y a une constance dans ce livre, c'est le "je" qui le traverse, narrateur changeant, mobile, nomade, multiple, éternel, toujours en pleine vitesse, sorte d'absolu à 300 000 km/s par lequel passent toutes les identités. Le reste (histoires, thèmes, personnages, scènes, souvenirs, temps & espaces, choses...) défilent comme dans un kaléidoscope dont l'objectif pointe sur l'angoisse la plus ravageuse : l'angoisse de la Mort. Mais La Vitesse est ludique et allègre, non pas mortifère, et selon la caractéristique fresanienne de l'"irréalisme logique", elle grossit, enfle et bourgeonne (chaque nouvelle édition contient de nouveaux textes) et nous emporte dans son passage.
8.
Arbre de Fumée de Denis Johnson (Bourgois)
National Book Award 2007, Arbre de Fumée (nom des opérations secrètes de guerre psychologique menées par les Etats-Unis) s'engage sur le terrain difficile qu'est le roman de guerre, qui plus est sur ce conflit casse gueule et rabâché du Vietnam. Johnson nous livre pourtant un grand roman sur la trahison et la faiblesse humaine, d'une tristesse sans aucun doute abyssale où percent tout de même quelques instants de grâce. Magnifié par une pléiade de personnages tragiques, Arbre de Fumée nous emporte dans des tourments de noirceur et dresse le portrait d'une Amérique qui a déjà perdu son âme et débute son chemin heurté au purgatoire. Sans doute un des romans les plus forts de ces dernières années.
9.
Bastard Battle de Céline Minard (Leo Scheer)
D’un bref et acéré coup de sabre, Céline Minard tranche en deux moyen français et langue moderne afin de recoller la moitié de l’un avec la moitié de l’autre. Ce mélange jouissif qui voit des personnages de mangas faire irruption katana en avant dans l’univers des coquillards de Villon aurait pu n’être guère plus qu’un plaisant divertissement mais pourrait en fait annoncer quelque chose de bien plus important : une nouvelle piste pour la littérature française, celle qui, à l’instar de quelques jeunes pousses ibères ou américaines, se revendique brillamment, sans populisme et sans honte, d’une culture double – haute et basse, traditionnelle et populaire – mise en valeur par des tactiques narratives originales.
10.
La Chambre aux échos de Richard Powers (Le Cherche Midi)
Un soir d’hiver dans le fin fond du Nebraska, la police retrouve Mark dans son camion retourné sur le bord d’une route. Après une période de coma, il se réveille et est incapable de reconnaître sa sœur Karin qui le veille. Alors qu’elle agit et qu’elle ressemble exactement à elle, il est convaincu qu’il s’agit d’un imposteur. Terrassée par la nouvelle, Karin finit par contacter Gerald Weber, spécialiste du cerveau mondialement connu. Mark est atteint du syndrome de Capgras. Commence alors une double quête : celle de Karin pour guérir son frère, et celle de Mark pour comprendre ce qu’il s’est passé le soir de l’accident. Powers déroule alors une somptueuse réflexion sur l'identité et sur la conviction personnelle que nous avons d'être nous mêmes, emportant le lecteur dans une véritable course à la vérité dont personne ne sort indemne, comme troublé par l'écho de ses propres doutes.
11.
Madman Bovary de Claro (Verticales)
Madame Bovary a tant investi Claro que celui-ci en devient Madman et phagocyte Madame, découvre, redécouvre, aime, pervertit Emma et Flaubert au rythme ondulatoire/copulatoire de chapitres tout en montées et descentes : Passion, Ivresse, Félicité… Roman d’amour, roman sur le désir, donc. Pourtant, c’est de lecture dont il est question « ici-là » – superbe espace temps – : journal de lecture, d’amour d’un livre, d’un auteur, de désir de lire, et, comme il s’agit de Flaubert dont on n’ignore rien du gueuloir, livre à scander, hurler. En ce sens, la langue de Claro rend davantage hommage à Flaubert qu’elle ne le parodie ou le pastiche, démontrant furieusement combien ce dernier innovait et reste de ce fait actuel. Comme quoi « classique » ne signifie pas « dépassé », qu’on retienne la leçon !
12.
How the Dead Dream de Lydia Millet (William Heinemann)
Après quelques formidables satires (Everyone’s Pretty, Oh Pure and Radiant Heart) et un écho déchirant de Charlotte Perkins Gilman (indispensable My Happy Life, traduit chez Autrement sous le titre Ma vie, ma vie magnifique) la surdouée Lydia Millet concentre toute la mélancolie de notre temps et raconte son effondrement. Avec son histoire schématique comme un verset (un gros bébé fétichiste de l’argent qui suçait des pièces pour s’endormir la nuit se réveille un beau jour de sa vie d’adulte en constatant que tout est déjà fini, et s’en va dormir avec les derniers grands fauves pour, un peu, supporter la fin) et son écriture remarquable, How the Dead Dream nous a mis à terre.
13.
Avec les moines soldats de Lutz Bassmann (Verdier)
Nous avions pourtant cessé de nous effrayer, à l'adolescence, avec des histoires de maisons hantées, d'exorcismes ou de métempsychoses. Même les voyages dans le temps nous lassaient passablement. Mais c'était sans compter les voix du post-exotisme qui diffusent et assènent leurs rêves crépusculaires, leurs murmures de survivants, la trace rémanente de leurs actes dans les couloirs dilatés de la narration. Un très beau recueil de textes, au quasi-lyrisme noir et moite et à "l'humour du désastre" imparable, sur la jeunesse interminable de la fin du monde, par Lutz Bassmann, l'une des voix du post-exotisme dont nous ne connaissions jusqu'à maintenant que la principale : Antoine Volodine.
Les Chums vous saluent bien bas,
et s'envolent pour de nouvelles aventures !


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