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La famille que je voudrais avoir (d’une crise évitée à une jalousie inévitable)

Par Junkofrantic

De la rue, déjà, je percevais la douceur de leur maison, dans les déplacements et la proximité de leurs ombres. Sous la pluie, le vent, le froid, la nuit, dans ce petit village aux volets clos, la bâtisse éclairée était accueillante. Nous avons traversé une allée gaiement bordélique, jonchée de jouets.
L’homme qui nous a ouvert la porte avait l’œil liquide et le sourire béat des gens que l’alcool rend joyeux. J’ai d’abord senti l’odeur épicée et sucrée du couscous (“mon père a été fusillé un 26 décembre en Algérie ; depuis, chaque année à cette date, nous fêtons un autre Noël en famille en son honneur avec du couscous parce que c’était son plat favori”), avant d’embrasser une trentaine de joues, en oubliant les prénoms au fur et à mesure qu’ils s’empilaient trop rapidement dans ma tête.

J’ai commencé par voir la plus âgée, “la grand-mère” attachante qui, après m’avoir parlé cinq minutes, m’invitait spontanément “il faudra venir me voir, j’habite en région lyonnaise, à G. Je vous offrirai un café. C’est à côté d’une salle de spectacles, si un jour vous voulez dormir chez moi après un concert…” A ses côtés, sa fille était l’exemple parfait de la femme enfant, en dépit de sa quarantaine d’années. Elle portait de grosses bagues fantaisie. Ses couettes remuaient à chacun de ses mouvements, or elle bougeait beaucoup puisqu’elle sautait dans les bras des uns ou des autres “oh je suis tellement contente que tu sois là !”, claquait des baisers à droite à gauche, applaudissait en sautillant dés qu’il était possible de se réjouir. Au fond de la cuisine, l’oncle déclamait des parodies de poèmes célèbres en tassant sa pipe. Les plus jeunes – fils, cousins, cousines – étaient disséminés dans la pièce, quand ils ne se rassemblaient pas sur la terrasse pour fumer un joint.
Chacun participait à la préparation du repas, se répartissant naturellement les tâches sans se concerter, y compris lorsqu’il s’agissait de corvées. L’aisance et l’enchaînement de leurs gestes me paraissaient parfait, élégant, comme s’ils avaient été répétés, alors qu’ils étaient improvisés.

Autour de la table décorée de galets colorés, un court silence a suivi les premières fourchetées de couscous, symbole de sa saveur. Puis, petit à petit, les conversations se sont mélangées vivement : blagues, contrepèteries, concerts de Dylan, jeux de rôle, histoires de cul, assassinat de Sarkozy…
En dépit des différences de générations et de personnalités, l’affection nimbait les convives. Même si ce rassemblement témoignait de la mort d’un homme, leurs discussions entremêlées créaient une mélodie enjouée. J’avais l’impression que chacun pouvait dire ce qu’il voulait sans réfléchir, agir comme il le souhaitait, à découvert, certain d’être accueilli avec bienveillance.

Ensuite j’ai observé ma minuscule famille… Ma mère se fondait sans difficulté parmi eux. Me désignant, elle expliquait à ses voisins : “elle fume trop, elle boit trop, elle rit aux éclats sans raison, enfin elle a tous mes défauts quoi, tous les défauts dont je suis fière ! Tiens, prends donc une cigarette et un verre de vin ma chérie !” En lui obéissant volontiers, j’ai lancé un coup d’œil à mon père, m’attendant à lire des reproches et de la consternation sur son visage… En fait, il semblait simplement perdu, comme s’il ne savait plus quelle attitude adopter quand tout était permis. A l’écart, blotti entre deux murs perpendiculaires, il se contentait le plus souvent de poser la main en couvercle sur son verre pour éviter d’être resservi.

Puisqu’il s’agissait d’un “second Noël”, j’ai pensé au premier, deux jours auparavant. J’avais décidé de jouer la comédie afin que l’issue de cette fête soit heureuse. J’ai montré mon affection et ma reconnaissance à mon père par une caresse, un baiser appuyé, une parole gentille, dés que l’occasion se présentait. Quand il m’a énervé en soutenant des thèses que je trouvais intolérantes, je me suis mordue l’intérieur des joues pour ne pas m’exprimer, sachant par avance que la moindre tentative de débat provoquerait ses hurlements.
Un spectateur extérieur aurait assisté à une soirée conviviale ; peut-être même aurait-il perçu la fameuse magie de Noël dans nos attentions réciproques… Sans se douter que le moindre geste effectué et la moindre phrase prononcée avait été analysés, disséqués, prévus en fonction des conséquences qu’ils pouvaient entraîner. Alors oui, c’était un bon réveillon de Noël après lequel, la tête sur l’oreiller, je soupirais de soulagement, aussi épuisée qu’après un intense effort physique.

Pendant que je me remémorais ce plaisir simulé, les assiettes vidées étaient enlevées, le grand plat retiré, la table nettoyée, avec la même agilité qu’au moment de leur mise en place. Ensuite, l’oncle a sorti un jeu de cartes pendant que le fils annonçait son intention de jouer au “Trou du cul”. Mon père m’a demandé “on rentre ou…? Je ne connais pas les règles. Tu sais toi ?” “Oui, mais je n’y ai plus joué depuis longtemps. Ceci dit, c’est facile, ça s’apprend vite.” “Tu joues et on te regarde…” Prise de pitié pour mes parents, je leur ai proposé de rentrer à la maison.

Nous avons donc rejoint le parking. A peine assise dans la voiture, ma mère a remarqué avec une pointe de regret dans la voix : “vraiment sympa cette famille, hein ?” J’ai passé tendrement mes bras autour de son cou, sous ses cheveux fins, en répondant “oui, très sympa”. Dans ses yeux troubles, j’ai lu une pensée commune : “c’est cette famille que je voudrais avoir”. Nous avons échangé un sourire de connivence affectueuse qui signifiait aussi “mais comme tu es là, je ne suis pas si mal tombée”. Mon père est resté silencieux. Me laissant tomber sur le dossier du siège arrière pendant que la voiture démarrait, j’ai regardé ce bonheur familial s’éloigner à travers la vitre.


Cocoanut Groove - Shadow


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