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Obama : un auteur méconnu

Publié le 19 janvier 2009 par Jlhuss

… du “rêve” à la réalité !

obama.1232134297.jpgObamania aiguë ? Il n’en est rien.
Je suis très heureux d’avoir pu vivre cette élection, pour autant je n’ai pas la naïveté de penser qu’elle va changer radicalement, d’un seul coup et par magie la face du monde. Barack Obama entreprend maintenant un nouveau voyage, compliqué et semé d’embûches, seule l’Histoire jugera de son action. Mais la force des symboles demeure, et quoi qu’il arrive, l’homme est dores et déjà entré dans cette Histoire. L’épopée  est digne des plus grands romans américains.

On se doit de découvrir l’Obama écrivain, et pas des moindres. Il met noir sur blanc (clin d’oeil !) son aventure personnelle jusqu’à sa rencontre avec Michèle, mère de ses enfants, dans un livre exceptionnel, publié il y a déjà plus de dix ans : “Les Rêves de Mon Père” . Il aura fallu attendre l’élection à la présidence pour que l’ouvrage connaisse le succès d’un best seller. Il s’agit pourtant d’un très beau texte, très bien traduit par Danielle Darneau et qui peut être comparé sans fard aux meilleures productions des grands auteurs américains.

“Comme tout auteur d’une première oeuvre, en publiant ce livre, j’étais à la fois plein d’espoir … et au désespoir : j’espérais qu’il remporterait un succès dépassant mes rêves fous de jeune homme, et je me désespérais à l’idée de n’avoir rien dit qui vaille la peine d’être dit. La réalité s’est située quelque part entre les deux. Les critiques furent relativement favorables. Les ventes, elles, furent franchement décevantes.”

417438.1232314335.jpgLa famille d’abord,  mélangée, très extensive et dispersée, sa mère, ses extraordinaires grands-parents, ses frères et soeurs africains et américains, son beau-père Lolo … et, bien sûr,  le vieil homme

Les lieux qui chevauchent les continents, l’Indonésie, Hawaï, le Kenya,  avec en toile de fond la société américaine des années 70. La prégnante question des races se compliquant pour lui par son appartenance à deux mondes.

Le parcours qui désoriente le lecteur, le joint, la cocaïne, le précipice frôlé … au fur et à mesure que l’auteur lui, se réoriente et affirme son identité ! Tout est surprenant, hors normes.

Il reste toujours très prudent dans ses interprétations et ses souvenirs. Le sentiment est exprimé avec pudeur, retenu, avec toujours l’impérieuse volonté de ne pas s’abuser lui-même, de ne pas tomber dans les pièges des explications faciles que les autres vous soufflent et qui accommodent.

“Je ne fais pas grief aux gens de leurs doutes. Car j’ai appris depuis longtemps à me méfier de mon enfance et des histoires qui l’ont façonnée. Des années plus tard seulement, après que, assis près de sa tombe, j’eus parlé à mon père à travers la terre rouge de l’Afrique, je pus me retourner et reconsidérer ces histoires. Plus exactement, c’est seulement à ce moment-là que je compris que j’avais passé la plus grande partie de ma vie à tenter de les réécrire, en bouchant les trous dans la narration, en enjolivant les détails gênants, en faisant passer pour des choix individuels le cours aveugle de l’Histoire, tout cela en espérant en extraire quelque solide bloc de vérité sur lequel mes futurs enfants pourraient se tenir fermement.”

N’oubliez jamais que le livre a été rédigé plus de 10 années avant l’élection, à un moment ou l’homme n’était pas encore entré en politique. Il ne s’agit pas d’un ouvrage de propagande; il aurait même pu devenir contre-productif. Obama y donne en effet tous les éléments pour aiguiser les critiques acerbes, tous les arguments d’une campagne de dénigrement. Mais grâce à sa force, à son incroyable réalité, à l’absence de tout masque, il sonne tellement vrai qu’il met KO les adversaires potentiels : tenter d’utiliser les failles du personnage amplement décrites, c’est en être pour ses frais. “Les rêves de mon père”, c’est Barack qui se raconte en ne masquant rien et cette vérité fonde la force.

“Comprends bien une chose, mon garçon. Tu ne vas pas à l’université pour y recevoir un enseignement. Tu y vas pour être dressé. Ils vont te dresser à vouloir ce dont tu n’as pas besoin, ils vont te dresser à manipuler les mots de manière à ce qu’ils n’aient plus aucune signification. Ils vont te dresser à oublier ce que tu sais déjà. Ils vont si bien te dresser que tu vas croire qu’ils te parlent de l’égalité des chances et du style américain et toutes ces conneries. Ils vont te donner un bureau réservé aux cadres et t’inviter à des dîners mondains, et te dire que tu fais honneur à ta race. Jusqu’à ce que tu veuilles vraiment commencer à diriger les choses, et là, ils tireront sur la chaîne et te feront savoir que tu es peut-être un nègre bien dressé, bien payé, mais que cela n’empêche pas que tu sois nègre.”

Obama s’affranchira de cette fâcheuse prédiction du vieux Franck. Il a su se sortir du manichéisme blancs/noirs; c’est en partie son combat, et le peuple américain, le temps d’une élection, l’a suivi.


chicago1.1232134655.jpgC’est contre ce ghetto psychologique qu’il luttera à Chicago. Le futur sénateur de l’Illinois, connaît bien la ville depuis longtemps, il y fut “organisateur de communautés”, un concept bien américain, on dirait ici travailleur social. Son action est toute entière tournée vers la prise en charge par elles-mêmes des communautés : Il souhaite leur apprendre à s’organiser, à réagir, à soutenir des projets communs à s’assumer. Une partie centrale du livre est occupée par cette expérience dans des milieux très défavorisés et rongés par les égoïsmes, qu’il faut convaincre de mener des actions collectives. Avec toujours une grande précision dans la description des personnages entrevus, une étude minutieuse des comportements et des caractères, et à chaque rencontre, des petits portraits sensibles et bien ciselés.

“- J’te jure, mec, dans quel monde on vit!
-Dis donc dans quel monde qu’on vit, hein!
-Ben , c’est ce que je dis!
Nous sortions d’un dîner à Hyde Park, et Jhonnie était d’humeur expansive. Il l’était souvent, particulièrement après un bon repas arrosé d’un bon vin.
Lors de notre première rencontre, à l’époque où il travaillait encore en ville avec une association civique, il m’avait expliqué la relation entre le jazz et les religions orientales, puis avait digressé sur une analyse des derrières des femmes noires, avant de s’arrêter un moment sur la politique de la Federal Reserve Bank, la banque centrale des États-Unis. Dans ces moments là, ses yeux s’élargissaient, son débit s’accélérait, son visage rond et barbu arborait une expression d’enfant émerveillé. Je suppose que c’était en partie pour cette raison, cette curiosité, son goût pour l’absurde, que j’avais embauché Johnnie. C’était un philosophe du blues.”

Depuis son premier emploi comme animateur social dans les ghettos de Chicago jusqu’aux portes de la Maison-Blanche, Obama n’a jamais cessé de vouloir réconcilier les deux couleurs de son pays. Lui, métisse, douteux pour les noirs, noir pour les blancs a été marqué par une image d’enfant :

“Puis j’en arrivai à la photo d’un homme âgé qui portait des lunettes noires et un imperméable. Il marchait le long d’une route déserte. Je ne parvins pas à deviner de quoi parlait cette photo ; le sujet n’avait rien d’extraordinaire. Sur la page suivante, il y en avait une autre : c’était un gros plan sur les mains du même homme. Elles montraient une étrange pâleur, une pâleur qui n’était pas naturelle, comme si la peau avait été vidée de son sang. Je retournai à la première photo, et je remarquai les cheveux crépus de l’homme, ses lèvres épaisses et larges, son nez charnu, et le tout avait cette même teinte irrégulière, spectrale.

Il est sans doute gravement malade, me dis-je. Victime d’une irradiation, peut-être, ou albinos. J’avais vu un albinos dans la rue quelques jours auparavant, et ma mère m’avait donné des explications. Mais lorsque je lus les mots qui accompagnaient la photo, je vis que ce n’était pas cela du tout. L’homme avait reçu un traitement chimique pour éclaircir sa peau, disait l’article. Il l’avait payé de ses propres deniers. Il disait regretter d’avoir essayé de se faire passer pour un Blanc, se désolait de la manière catastrophique dont l’expérience avait tourné. Mais les résultats étaient irréversibles. Il existait des milliers de gens comme lui en Amérique, des Noirs, hommes et femmes, qui s’étaient soumis au même traitement à la suite de publicités qui leur avaient promis le bonheur, une fois devenus blancs.”

La dernière partie du livre a pour théâtre le Kenya. Barack s’en va à la rencontre d’Obama. Dès Kenyata, la descente d’avion à Nairobi, à la vue de son nom, on lui demande s’il est de la famille du grand Obama, le vieil homme ? Ici il a une identité reconnue. ” Personne au Kenya, ne me demanderait d’épeler mon nom, ni ne l’écorcherait. Mon nom était ici, et donc j’étais ici, pris dans un réseau de relations, d’alliances, et de rancunes que je ne comprenais encore.” [Je rappelle écrit il y a plus de 10 ans]

Il y découvre un pays également traversé par  les exclusions, pas les mêmes. Un pays issu de la colonisation anglaise, marqué par la révolte, mais subissant toujours son influence. Un pays Noir ou les Blancs sont servis avant les autres, recherchés, exploités pour leurs dollars. Un pays dans lequel “Le vieil homme est là, me dis-je, même s’il ne me dit rien. Il est là, qui me demande de comprendre.” Le Kenya du “viel homme”, de ses frères et soeurs, tantes, oncles et cousins, un Kenya ou il découvre la coutume plus forte que la Loi et la famille extensive : “Quand tout le monde est de ta famille … Plus personne est de ta famille !

lincolm.1232288720.jpg Cette dernière partie de l’ouvrage est particulièrement éclairante. Le lecteur y percevra facilement la fin des tourments de l’auteur, son acceptation de ce qu’il est, la fin du mythe du père : il y termine un premier parcours chaotique et souvent difficile et se tourne définitivement vers un avenir qui utilisera ce passé accepté comme une force. Au moment ou cette force l’amène à Washington pour jurer sur la bible d’Abraham Lincoln , il est urgent de lire ce très grand livre du maintenant 44ème (en fait le 42ème ) président des États-Unis. Barack Obama engage une toute autre épopée, laquelle ne pourra jamais faire oublier le fabuleux roman de cet incroyable destin.

Lire absolument :  Les Rêves de Mon Père

Demain la chronique de FF : “L’âne et l’éléphant ”

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