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Anthologie permanente : Pierre Albert-Birot

Par Florence Trocmé

Plaisir de tuer

I

Certes sur la planète 3 n’y a pas que des rossignols
Tout près de nous vivent aussi de malfaisantes bêtes
Souventefois ces bêtes-là font leur mal avant qu’on les tue
Quelques fois on les tue avant
Ces bêtes ont un corps qui contient leur vie
Qu’on crève ce corps qu’on l’écrase
Et la vie s’est ensauvée
Et soi on est sauvé
Car c’est la vie qui mord ou pique
Corps sans vie est tout à fait inoffensif
Hélas il est d’autres malfaisantes bêtes ayant vie
Mais pas le moindre corps pour la mettre
Et pourtant qui rongent plus qu’un rat
Et venimeuses plus que vipères
En gros ces sales bêtes
On les nomme Soucis

II

Ah si les soucis avaient un corps
Même à peine animal mais visible
Avec quelle rage on bondirait sur la bête petite ou géante
À coups de poings à coups de pieds à coups de masse à coups de feu
Pour soi disant lui casser les membres crever le ventre trouer tête et cœur
L’écraser la piler en faire une bouillie
On aurait chaud on serait las
Mais d’avoir tué et retué la malfaisante bête on aurait joie
Alors on serait frais et dispos
Tout prêt à de nouveau l’assouvir
Ce désir de néant
À coups de poings à coups de pieds
Las rien ces sales bêtes sont invisibles
Tout bien autant qu’une âme
Et sans qu’on les ait vues passer
C’est dans l’âme que bien douillettement elles ont fait leur nid

III

Et c’est là dans ce nulle part que ces riens vont se battre
Et quasiment s’entretuer
Mais sans poings sans pieds sans griffes
Or l’âme est seule et les soucis foisonnent
Âme est forte mais soucis frappent dur
Avec quoi et sur quoi
Qui peut prétendre le savoir
Et pourtant ça mord ça pique ça transperce
Sans bruit sans cris
Dans la plus noire nuit
Et pauvre âme amie de la lumière
Et des sérénités
Est bien obligée de se dire
Ces sales bêtes ne me foutront jamais la paix
Alors d’un sursaut de désir crève cette engeance et la souffle dehors
Puis sans un remords court prendre le frais à la fenêtre de sa tour

Pierre Albert-Birot, « Plaisir de tuer », suite de trois poèmes, [1958]
Manuscrits : 2 p. encre bleue, dos d’enveloppes ; cachet : 28-11-1957
Dactylographies : 1 p. double PAB
Publication : "De temps en temps*" pour 2009

*De temps en temps : c'est le nom donné par Pierre Albert-Birot à la série des poèmes qu'il choisissait pour le Jour de l'an depuis 1953 (et qu'il imprimait tous les ans. Tradition reprise par Arlette Albert-Birot jusqu'à l'ordinateur et aujourd’hui encore sous forme d’e-mail. Après réception de ce message, elle a autorisé Poezibao à publier ce poème, inédit à ce jour)

Contribution d’Arlette Albert-Birot


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