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Pierre Jean Jouve, La quête intérieure, biographie, de Béatrice Bonhomme (une lecture de Tristan Hordé)

Par Florence Trocmé

Bonhommejouve Jouve est trop peu lu aujourd’hui, le plus souvent limité à Paulina 1880, beau roman qui n’est pourtant qu’une toute petite partie d’une œuvre très riche. La première approche d’ensemble, due à René Micha, remonte à 1956 et le livre récent de Franck Venaille, passionnant et dense, reste succinct1. À peu près en même temps, deux livraisons de la revue NU(e) ont présenté des « relectures » de Jouve avec des approches variées. Enfin, en 2007, plusieurs colloques ont abordé de multiple manière l’œuvre, un volume collectif s’attache à l’étude du baroque dans Jouve2, un site Jouve a été créé3. Le rôle de Béatrice Bonhomme dans les publications des dernières années est important ; ce n’est pas un hasard : poète, passionnée et fine analyste de la poésie contemporaine, elle a soutenu une thèse sur Pierre Jean Jouve, publié de nombreux articles et elle était à même d’écrire sa biographie. Biographie ? oui, mais le projet est plus ambitieux.

Le lecteur suivra les différents moments de la vie de Jouve et il se reportera, à la suite du texte, à une chronologie détaillée qui reprend les dates dispersées de son parcours. Mais il lira surtout une « biographie littéraire des choix imaginaires et intellectuels d’un poète déterminant qui comprend d’emblée qu’écriture et vie sont indissolublement liés ». L’étude s’appuie constamment sur tous les textes de Jouve, lus en tous sens, également sur toutes les interprétations disponibles. Béatrice Bonhomme ne les glose pas, mais les cite et y renvoie. Elle enrichit ainsi son texte d’un entretien avec Catherine Jouve, des témoignages et des réflexions d’écrivains comme Henry Bauchau, Yves Bonnefoy, Salah Stétié, et de lecteurs comme Jean Starobinski, Daniel Leuwers, Jérôme Thélot, Arnaud Villani, etc.,. C’est un travail en profondeur, conduit pendant de longues années, que le lecteur aborde dans cet épais volume. L’esprit qui guide ce parcours dans l ‘œuvre de Jouve est nettement exprimé dans la conclusion :

Aimer Jouve, c’est traverser la lourdeur de ce trou noir et de ce sexe sans fond aimé/haï éternellement, traverser les images morbides que dégagent les textes, pour aller vers ce chemin qui est désir et écriture conjoints et qui nous tire finalement vers la transparence, vers la vibration « bougée » d’un cristal de rythme.

Amour de Jouve, sans aucun doute, dans l’analyse de l’œuvre sous ses diverses facettes depuis les premières publications, qui seront reniées en 1928. Béatrice Bonhomme détaille les relations de Jouve avec le mouvement unanimiste — qui lit aujourd’hui Jules Romains, Charles Vildrac ? — , puis avec le pacifisme pendant et après la Première Guerre mondiale, ses liens étroits avec Romain Rolland (dont il commencera une biographie) et Frans Masereel, son approfondissement des idées libertaires. Le graveur Frans Masereel a illustré et édité des plaquettes de Jouve aux éditions du Sablier (créées en 1919 à Genève avec René Arcos), et il a continué sa collaboration quand Jouve a travaillé aux éditions Stock. Béatrice Bonhomme suit de près ce rapport à l’édition des textes, éclairant l’exigence de Jouve pour une forme parfaite qui passait aussi, comme pour Mallarmé, par la typographie et la position du poème sur la page.

D’autres poètes ont influencé Jouve, dont Saint-John Perse et Segalen, dont la lecture l’a aidé à élaborer sa"Chine intérieure", c’est-à-dire « une attitude éthique, ontologique devant le monde et la création ». Par un long cheminement, « la pensée de l’absence », chez Jouve, « l’emporte sur toute autre pensée, comme si l’écriture au fur et à mesure qu’elle formulait le désir, l’abolissait, dissolvait son objet ». Long cheminement, en effet, dont les différents moments sont reconstitués ici. Béatrice Bonhomme étudie dans le détail la relation quasi-filiale à Baudelaire et la proximité avec Hölderlin dont Jouve a traduit des poèmes avec Pierre Klossowski. Les liens avec le poète allemand ont été très étroits (autant qu’avec Baudelaire), non seulement parce que Jouve était fasciné par le rapport entre génie et folie, mais aussi parce que pour tous deux « l’antagonisme et la réversion des contraires joue un rôle constant, le pur n’apparaissant que dans l’impur ».

Sur les notions de pur et d’impur, comme sur celles de péché et de souffrance, la synthèse de Béatrice Bonhomme est très précise ; elle suit la lecture que Jouve a faite des mystiques, détaillant même comment la pensée de Catherine de Sienne et de Thérèse d’Avila a imprégné la figure du personnage de Paulina : ici et là, « même désir d’absolu mêlé à un vertige d’anéantissement ». Il y eut aussi pour Jouve la tentation de la gnose, la lecture de Schopenhauer et, moins vivement, celle de Kierkegaard. Ancrage dans le religieux, mais il faut surtout comprendre que « dans l’acte des mots du poète est sa mystique, l’esthétique gardant, chez Jouve, un pouvoir religieux, et l’art constituant cette médiation religieuse vers l’absolu, un absolu jamais atteint, toujours dessaisi ».

La dimension religieuse resterait peu compréhensible si elle était séparée de sa connaissance de la psychanalyse. Il rencontre Blanche Reverchon en 1921 (elle deviendra psychanalyste beaucoup plus tard) et, par elle, apprend ce que sont les mécanismes psychiques qui « deviennent les instruments mêmes de sa création artistique ». Ce qui est mis au jour ici, c’est la manière subtile dont l’écriture, ensuite, mélange « le souvenir et la fiction, sous un jour un peu faussé, pour atteindre au plus vrai » pour citer, cette fois, Jouve lui-même (dans En miroir, souligné par Jouve). Béatrice Bonhomme montre comment les faits biographiques interfèrent avec la création, comment les femmes réelles sont totalement transformées — « travail nervalien » en effet, comme elle le note — pour aboutir à « la femme mythique et imaginaire », « la femme absolue ».

La passion pour Blanche Reverchon, ce qu’elle lui a apporté, ont entraîné une série de ruptures : divorce, éloignement des anciens amis, transformation de sa poésie. Béatrice Bonhomme relève que même« l’écriture calligraphique de la deuxième période est une écriture reconstruite, comme Jouve lui-même se reconstruit en se créant un masque, un personnage ». Ce qui demeure chez lui et s’approfondit, c’est, « substrat de l’art poétique », l’amour de la peinture (dans l’œuvre s’expose un musée imaginaire), celui de la musique qui l’accompagne depuis l’enfance, musique qui est pour lui véritable « alliance et réconciliation de concepts contraires ». Sur ces points encore, les synthèses de Béatrice Bonhomme, très développées, sont précieuses. La biographie refermée, on retourne à la lecture de Jouve avec un autre regard.

Contribution de Tristan Hordé

Béatrice Bonhomme
Pierre Jean Jouve, La quête intérieure, biographie
éditions Aden, 2009, 30 €.
Sur le site Place des Libraires



1 René Micha, Pierre Jean Jouve, Poètes d’aujourd’hui, Seghers, 1956 ; Franck Venaille, Pierre Jean Jouve, l’homme grave, Jean-Michel Place, 2004.
2 NU(e), Relectures de Pierre Jean Jouve, nos 28 et 30, 2004 et 2005 . Jouve, poète européen, volume 1, textes réunis par Béatrice Bonhomme et Jean-Yves Masson, avec la collaboration de Laure Himy-Piéry, Tristan Hordé, et Jean-Paul Louis-Lambert, Actes des colloques Jouve de la Sorbonne (2006) et Saorge (2007). Intégrités et transgressions de Pierre Jean Jouve, volume 2, textes réunis par Béatrice Bonhomme, avec la collaboration de Aude Préta-de Beaufort, Jean-Paul Louis-Lambert et François Lallier, Actes du colloque de Cerisy-la-Salle (août 2007). Ces deux volumes paraîtront prochainement aux éditions Calliopées. Le Baroque dans l’œuvre de Pierre Jean Jouve, Revue des Lattres Modernes, série Jouve n° 9, sous la direction de Christiane Blot-Labarrère, éditions Minard.
3Le site a été créé par Béatrice Bonhomme et Jean-Paul Louis-Lambert : http://www.pierrejeanjouve.org/


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