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10 février 1933/Exil de Thomas Mann

Par Angèle Paoli

Éphéméride culturelle à rebours


   Après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, de nombreuses personnalités du monde culturel quittent l’Allemagne pour fuir la menace nazie. L’écrivain Thomas Mann, prix Nobel de littérature, quitte Munich le 10 février 1933. Après avoir vécu quelques mois en France, il s’installe à Küssnacht, en Suisse, où il passe cinq années, de 1933 à 1938. Il gagne ensuite les États-Unis. Il s’établit d’abord à Princeton dans le New Jersey puis en Californie où il réside de 1940 à 1952. De retour en Europe, il termine sa vie à Kilchberg, près de Zurich.
   De 1933 à 1943, Thomas Mann, pour marquer son opposition au IIIe Reich, rédige Joseph et ses frères [Joseph und seine Brüder], tétralogie romanesque dont l’écriture coïncide avec la montée de l’hitlérisme. Les Histoires de Jacob [Die Geschichten Jaakobs] sont publiées en 1933. Suivent, en 1934, Le Jeune Joseph [Der junge Joseph] ; en 1936, Joseph en Égypte [Joseph in Ägypten] ; en 1943, Joseph le Nourricier [Joseph der Ernährer].


EXTRAIT DE JOSEPH EN ÉGYPTE
Le visage du Père.
   « Ici, l’histoire est muette. C’est-à-dire muette dans sa version et sa représentation de fête actuelle, car elle ne le fut aucunement quand elle se déroula, à l’origine, et se raconta elle-même. Dedans, dans la chambre crépusculaire, elle se continua sous la forme d’un dialogue mouvementé, d’un duo, en ce sens que les deux protagonistes parlaient à la fois, mais sur leur entretien nous jetterons le voile de la délicatesse et du scrupule humain. En ce temps, elle se dévida seule et sans témoin, alors qu’aujourd’hui, elle a une vaste audience, ― distinction considérable du point de vue du tact, nul ne le contestera. Joseph notamment ne se tut pas et ne pouvait se taire : d’un trait et d’une haleine, avec une volubilité et une aisance incroyables, il opposa au désir de Mout, pour la dissuader, toute la grâce et la sagacité de son esprit. C’est là précisément le motif essentiel de notre réserve : Joseph fut pris dans une contradiction ou plutôt une contradiction se produisit, extrêmement dure et pénible pour la sensibilité humaine : le contraste entre le spirituel et le charnel. En effet, devant les répliques formulées ou muettes par quoi elle rétorquait ses raisonnements, la chair du jeune homme s’insurgea contre l’esprit, tant et si bien que malgré ses discours agiles et sagaces ― il fut changé en âne. Et quelle troublante antinomie que celle-là qui requiert les réticences du narrateur : la sagesse discursive à qui la chair inflige un démenti terrible, et qui présente l’image de l’âne.
   Pour la femme, l’état dans lequel il s’enfuit, analogue à celui du dieu mort (il réussit à s’enfuir, on le sait), fut un motif particulier de désespoir et de furieuse déception. Son désir avait trouvé Joseph prêt virilement, et le cri de douleur et de joie avec lequel la délaissée, dans un paroxysme de souffrance et d’exaltation, déchira et caressa la partie du vêtement restée entre ses mains (on sait aussi qu’il lui abandonna une pièce de son costume), ― ce cri répété de l’Égyptienne fut : « Mé’eni nachtef ! » « J’ai vu sa vigueur ! » Mais ce qui permit à Joseph de s’arracher à elle et de se dérober à l’instant suprême, extrême, ce fut la vision du visage paternel. Toutes les versions les plus précises de l’histoire l’attestent et nous le confirmons. Il en fut ainsi. En dépit de l’agilité des ses discours, il était prêt de succomber quand l’image de son père lui apparut. Quoi, l’image de Jacob ? Certes, la sienne. Mais non une image aux traits définis, personnels, vue à tel ou tel endroit dans l’espace. Il la vit plutôt en esprit et par l’esprit : une vision évocatrice et prémonitoire, l’image du Père au sens large et général, où les traits de Jacob se confondaient avec les traits paternels de Putiphar ; et Mont-Kav aussi, le modeste disparu, était à leur ressemblance. Par-delà ces analogies, ils en offraient une autre encore, plus souveraine. Des yeux paternels, bruns et pétillants, soulignés de glandes délicates, regardaient Joseph avec inquiétude. »
Thomas Mann, Joseph en Égypte in Joseph et ses frères, III, Éditions Gallimard, Collection L’Imaginaire, 1980, pp. 492-493.



THOMAS MANN

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Voir aussi :
- (sur Terres de femmes) 6 juin 1875/Naissance de Thomas Mann ;
- (sur la revue littéraire et artistique temporel) : « La lutte avec l’ange, réaffirmation de l’humain face à la catastrophe, extase existentielle : Thomas Mann (1875-1955), Histoires de Jacob (1933). »



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