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Les morts cachés de Boltanski

Publié le 13 février 2009 par Marc Lenot

Les morts, dans l’argot du Conservatoire, ce sont les élèves qui n’ont pas été reçus au diplôme. Ceux-là sont secrètement honorés par Christian Boltanski dans une oeuvre secrète, cachée, dont nul ne parle, qui n’est mentionnée nulle part. L’artiste ne souhaite pas qu’on la visite trop et seuls de petits groupes obtiennent parfois l’autorisation. Pas de photographies permises, bien sûr : les deux illustrant ce billet proviennent de deux livres, la monographie de Lynn Gumpert sur Boltanski et L’art à ciel ouvert de Caroline Cros et Laurent Le Bon, livres où cette installation est montrée à la sauvette, mais pas mentionnée dans le texte. Et comme Christian Boltanski est représenté par l’ADAGP, ces deux photos seront ôtées dans un mois : à bon entendeur, salut !

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Si donc, malgré cette omerta, vous êtes admis à visiter l’installation (le dernier groupe, c’était il y a six mois), on vous emmène dans les sous-sols un peu dégradés de l’édifice portzamparcien, des gardes ouvrent de lourdes portes cadenassées, vous vous croyez en prison, au fond d’un cul de basse fosse : c’est le vide sanitaire sous le Conservatoire. C’est poussiéreux, il y fait sombre : est-il interdit de balayer, de changer les ampoules dont deux sur trois sont grillées ? Datent-elles de 1991 ? A raison d’une visite d’une heure tous les six mois, cela ne ferait que 36 heures d’utilisation. Mieux vaut se munir d’une lampe électrique.

La première salle est couverte de photographies très agrandies d’élèves et de professeurs du Conservatoire dans ses anciens locaux rue de Madrid, il y a environ 50 ans. Il y règne ce parfum bien particulier aux installations pénombreuses de Boltanski, ce flottement de fantômes mémoriels, ici souvent avec les attributs de leur métier, instruments ou tutus, et, souvent aussi sans tête : seul se voit le corps musical, dansant, acteur. Mais le tout est beaucoup moins éclairé que dans la photo ci-contre, qui date sans doute de l’inauguration.

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On passe ensuite dans un couloir sinueux garni d’étagères où reposent des cartons, supposés contenir les dossiers desdits morts, mais qu’une pichenette suffit à prouver vides. Sur chacun est inscrit, parfois de la main du maître, parfois écrit par ses étudiants aux Beaux-arts ainsi mis à contribution, le nom d’un ‘mort’. Une photographie d’identité est le plus souvent collée à côté, mais ce n’est pas celle du titulaire, la répartition s’est faite au hasard, mais en respectant les genres. Au milieu de divers Pierre Dupont, on trouve un Roman Opalko, une Annette Message, quelques autres clins d’oeil de ce type, mais aussi un Paul Touvier (qui avait été arrêté en 1989). Cette accumulation d’archives évoque aussi d’autres travaux de Boltanski, chez qui elle est un thème fréquent.

La pièce suivante reprend des photos de l’ancien Conservatoire, mais les installe sur des étagères garnis de draps blancs, dans un décor funéraire; l’obscurité est telle que les visages sont à peine visibles, comme effacés par le temps, par la mort.

La dernière salle est dans l’obscurité quasi totale. Elle est garnie d’étagères qui semblent être des catafalques. On soulève le couvercle de ces pseudo cercueils et, avec une lampe torche, on découvre les réponses à l’appel d’offres du concours d’architecture gagné par Portzamparc : tous ses concurrents malheureux sont là, dans le royaume des morts. C’est la partie la plus novatrice de l’installation. Mais il est vrai qu’on vient ici en sachant à peu près quels codes seront utilisés, quelle mise en scène sera composée. C’est le lieu et le prétexte qui rendent cette installation spécifique, et surtout le mystère entourant cet endroit hors du temps, hors du monde, cette île, tout comme l’île japonaise où nos battements de coeur seront stockés ou la Tasmanie où sont archivées les vidéos de son atelier en direct.

La Réserve du Conservatoire de Musique, 1991, Paris, © Christian Boltanski , ADAGP.


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