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Le blog littéraire est toujours à naître

Publié le 16 février 2009 par François Monti

Il y a un an aujourd’hui nous lancions, avec mes petits camarades, le Fric-Frac Club. Je ne tiens pas à en faire un bilan aujourd’hui, mais je me dis que c’est tout de même le jour parfait pour aborder ma déception et mes doutes quant à la blogosphère littéraire francophone. C’est peut-être d’actualité : dans une note publiée il y a une semaine, Claro disait à François Bon qu’il ne fallait pas attendre qu’un blog demande : le blog littéraire est-il mort ? Pour ma part, j’ai bien peur que le blog littéraire francophone ne soit en fait jamais né.
(Petite précision : une bonne partie des éléments que je vais citer s’appliquent aussi à Tabula Rasa ou au FFC, il ne s’agit pas de se mettre au dessus de la mêlée. En fait, la mélasse nous aussi pataugeons dedans.)
Qu’est-ce que la blogosphère littéraire francophone, ce blog inclus ? Une gigantesque bibliothèque en ligne d’opinions sur des livres parfois lus. S’il est parfaitement normal qu’un blog littéraire soit un espace de critique de romans, il ne devrait pas, comme c’est trop souvent le cas, être un espace de critique anhistorique, du livre étudié pris comme s’il existait seul, dans un sorte de vide, sans rien avant et sans rien après. C’est un peu toujours comme si le roman dont on parle existait dans un vacuum double : non seulement, il n’y a pas d’histoire littéraire derrière, mais en plus il n’y a pas d’histoire de lecture personnelle non plus. Parlons du livre X pour pouvoir passer au livre suivant. Et quand on parlera d’Y, avec un peu de chance, on mentionnera peut-être X ou tout autre livre lu avant. Pourtant, une critique sérieuse – et évidemment, la critique sérieuse est rare dans cette multitude de blogs, celui-ci toujours inclus – se doit de partir du livre jugé pour parler des livres. Pour dire d’où il vient, où il se place et vers où il va – historiquement et personnellement. Mais le blog littéraire devrait parler de plus qu’un livre, de plus que des livres. Le blog littéraire devrait parler de littérature et de son avenir. Il devrait être un espace de réflexion critique et théorique. Certes, partager des nouvelles (le moins possible tout de même, il y a d’autres endroits pour ça). Certes, recommander des lectures. Certes, tracer des généalogies, esquisser des familles. Certes. Mais surtout débattre du littéraire, de son futur comme de sa tradition. On lit souvent, ces temps-ci, que la vraie critique littéraire se trouve sur internet. Et pourquoi pas ? Mais à vrai dire, la seule différence actuellement, c’est que certains blogs parlent de certains livres dont on ne parle pas dans la presse traditionnelle ou, si on en parle, ils y accordent plus d’espace. Pour ce qui est du traitement, de la perspective, de l’analyse, le bon blogger littéraire est-il autre chose qu’un journaliste amateur, qu’un critique sans espace pro ? Malheureusement, non.
Pour ce qui est du format blog, on en fait ce que l’on veut, mais il a tout de même quelques caractéristiques spécifiques qui sont celles de ce qu’on appelle le web 2.0 et qui permettent interconnectivité et interactivité. Au-delà de tous les commentaires et analyses sur ce sujet qu’on retrouve un peu partout sous les claviers des gourous auto-proclamés d’internet, il me parait pertinent de souligner le plus simple : à travers un blog, plus que de livrer ses états d’âmes, on peut créer une sorte de communauté et lancer des discussions à travers les commentaires mais aussi de blogs à blogs. Peut-on dire qu’il y a une communauté de bloggers littéraires ? Malgré des efforts louables, la réponse est non si l’on considère que pour cette communauté se constitue, il ne suffit pas de s’identifier comme blogger littéraire et de parler de livres : la communauté a besoin de liens plus forts que la plateforme ou que le partage d’un thème vague. Seconde étape : les bloggers lancent-ils véritablement des discussions ou des débats substantiels ? Passons sur le fait que certains blogs n’autorisent même pas les commentaires (un blog sans commentaire est-il encore un blog ?) pour s’intéresser aux autres : dans le pire des cas (Assouline), les lecteurs se laissent aller à des foires d’empoigne, s’appliquent à déverser leur fiel et se lancent dans des conflits virtuels qu’aucun n’oserait mener en dehors de ce type d’espace, interdisant ainsi à une minorité de bonne volonté toute discussion sérieuse ; dans le meilleur des cas, il s’agit de marquer son accord / désaccord, de féliciter le blogger, de parfois ajouter une ou deux phrases, merci au revoir. Il ne s’agit absolument pas, du pire au meilleur, d’un débat. Et qu’en est-il du dialogue entre blogs ? Je répondrai par une question : en oubliant les messages qui signalent les pages appréciées par le blogger, quand fut la dernière fois que vous avez lu une note répondant à ou partant d’une note d’un autre blogger, et ce de façon substantielle, avec un autre but que la moquerie, l’insulte, l’ad hominem ?
Je pense malheureusement qu’en matière littéraire, le francophone n’est jamais passé au 2.0. Ou plutôt, il n’y a emprunté que le plus flashy (la possibilité d’insérer des vidéos, par exemple) mais se sert de l’interface comme d’une homepage pour nul, une interface gratuite, un site web dont la maintenance ne sera que minime. Le problème n’est pas le blog, le problème c’est que nous ne savons pas nous en servir.
De toute façon, quel que soit le format, la discussion est difficilement possible dans une blogosphère qui se contente de parler du livre de X. Dans la plupart des cas, les opinions varient mais dans un éventail limité et s’il y a une communication inter-blog, elle sera pauvre car peu intéressante. Par contre, si le blogger A dans son post sur le livre Y parle, pour prendre des thèmes courants à titre d’exemple faible, du politique dans la littérature ou, pourquoi pas, du narrateur non fiable (il faudra, c’est évident, développer un minimum, en dire quelque chose, pas seulement nommer la question), le blogger B peut s’en faire l’écho, le blogger C y répondre en abondant dans le sens de A en ajoutant son grain de sel, le blogger C peut réfuter point par point les vues de B, etc. Rien de ce que je dis ici n’est bien original. Tout le monde sait que ça peut se passer comme ça, tout le monde devrait savoir que ça doit se passer comme ça. Mais alors, et c’est la principale question que je me pose, pourquoi ça ne se passe jamais comme ça dans la blogosphère française ? Pourquoi ? Pourquoi le plus gros débat lu récemment était sur les qualités d’un livre précis, sans rien dire vraiment sur le roman, la littérature et les autres livres, tout en descendant dans l’ad hominem et les insultes pour faire bonne mesure ? Pourquoi, dans le meilleur des cas, il ne s’agit que d’expliquer le livre lu et de dire pourquoi on l’aime, pourquoi on ne l’aime pas ?
J’insiste depuis le début sur les blogs francophones. Est-ce que cela se passe mieux ailleurs ? Des insultes, des commentaires brefs d’appréciation générale ou des notes sur des livres pris isolément, il y en a partout, loin de moins l’intention de prétendre le contraire – même si le niveau absolument sidérant d’insulte et de malveillance que l’on trouve sur certains des plus gros blogs francophones, je ne l’ai rencontré nulle part ailleurs si ce n’est, peut-être, sur quelques blogs d’Amérique latine. Alors, en espagnol et en anglais ? Eh bien, c’est rare mais on retrouve des notes aux commentaires essentiellement civils et surtout authentiquement intéressants. On retrouve aussi des discussions se répandant d’un blog à l’autre, comme celle lancée par Richard Crary sur la pertinence du terme « novel », poursuivie par Dan Green, relayée par Mark Thwaite et Stephen Mitchelmore. Ce sont, à mon sens, des cas exemplaires. Ils concernent un nombre très restreint de bloggers et de notes dans chaque langue mais ils existent. Je ne me souviens pas de pareilles choses en français. La question est donc : pourquoi ? On a déjà cité l’utilisation très 1.0 des blogs. On a aussi parlé de l’aspect limité des papiers. Il y a un troisième paramètre – et il va main dans la main avec le second -- : le lecteur. Le lecteur francophone est-il seulement intéressé par autre chose que des recommandations de lecture ? Déçu sans doute par la critique traditionnelle, veut-il que le blogger fasse autre chose que la même chose en mieux ? Je ne pense pas. Je pense que dans son écrasante majorité, le lecteur de litblogs veut qu’on lui cause livre, pas littérature. Il veut un guide d’achat alternatif, pas un questionnement théorique. Et comme le blogger n’est qu’un lecteur de blog qui décide de se mettre à bloguer, le résultat ne peut qu’être celui que l’on a : dans le meilleur des cas, un panorama de critiques online se regardant le nombril.
1) Le problème n’est pas un problème de format, le problème est un problème d’utilisation de format.
2) L’intérêt principal du blog, au-delà de la facilité d’utilisation et de la possibilité d’y mêler différents types de médias, est de créer une communauté et de bénéficier d’une certaine interaction avec les lecteurs et les autres blogs.
3) Un blog sans commentaires n’est pas un blog.
4) Chez nous, le lecteur aime ou n’aime pas, le blogger lie ou ne lie pas. Approuver ou désapprouver, ce n’est pas dialoguer.
5) En francophonie, la différence entre le web 1.0 et le web 2.0 c’est la différence entre un cunt et un flashy cunt.
6) Notre incapacité à profiter des spécificités est partiellement de notre faute. Parce que, dans la plupart des cas, nos textes n’encouragent pas au débat : une critique de livre basique n’offre que des possibilités limitées de discussion. Parce que lorsque l’un d’entre nous écrit quelque chose qui pourrait faire débat, nous nous en faisons rarement l’écho (lier l’excellent article de… n’est pas suffisant).
7) Notre incapacité à profiter des spécificités est aussi liée aux lecteurs. Ils picorent, ils ne contribuent pas. Ils disent parfois bien, parfois mal, c’est tout. En partie parce que nous n’offrons pas de raisons de faire plus. En partie parce que ce que nous faisons de mieux ne l’intéresse pas tant que ça.
8) Le lectorat des litblogs français n’a, en général, aucun intérêt pour la littérature. Il lit des livres.
9) Le litblogger français ne s’intéresse pas à la littérature. Il parle (parfois) de livres.
Il ne s’agit pas de dire qu’il n’y a pas de place pour le blog carnet de bord à l’ambition limitée, ou le blog fournissant sa petite critique hebdomadaire ou le blog fournissant les dernières nouvelles. Non, il s’agit de dire qu’il doit aussi y avoir autre chose et que cette autre chose, je ne la trouve pas. Il y a, à n’en pas douter, des gens capables de le faire, mais ils ne le font pas. J’aimerais, à l’avenir, transformer ma pratique blog pour me rapprocher de ce type d’ambition, mais tout ça nécessite plusieurs choses : non seulement les capacités à mener à bien ce programme critique, mais également qu’un certains nombres de bloggers s’y mettent aussi. Et sans un lecteur qui participe authentiquement, tout le travail d’une poignée de bloggers ne servira à rien.
Que l’on se comprenne bien : je ne prétends pas mieux valoir ou répondre à ses hautes aspirations. Tabula Rasa et le Fric-Frac Club sont tout aussi coupables. Tout ceci n’est une attaque contre personne. Il s’agit tout d’abord d’une réflexion un peu confuse née de mon insatisfaction personnelle par rapport à ma propre pratique et à mes textes ici et sur là. J’espère juste qu’elle interpellera quelques uns parmi vous.
Quelques souhaits:
1) Causer littérature avant de causer livre.
2) Lorsqu’on cause d’un livre, placer clairement ce livre parmi d’autres livres.
3) Tenter d’aller au fond des spécificités des textes abordés.
4) Débattre littérature.
5) Multiplier les papiers « transversaux ».
6) Créer une sorte de dialogue communautaire.
7) Rebondir sur ce qui se fait ailleurs.


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