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17 février 1921/Interdiction de La Ronde d’Arthur Schnitzler

Par Angèle Paoli

Éphéméride culturelle à rebours


   Le 17 février 1921, les représentations de La Ronde (Reigen), pièce d’Arthur Schnitzler (1862-1931) créée à Berlin en décembre 1920, sont interdites à Vienne. Jugée licencieuse, la pièce du dramaturge viennois est accusée d’obscénité et d’atteinte à l’ordre public. Sans doute remet-elle en question avec trop de lucide cruauté, les déliquescences d’une société en voie de décomposition ?


   Écrite en 1896, longtemps méditée par son auteur qui disait cette suite de scènes parfaitement impubliables, finalement publiée en 1900, La Ronde n’est ni une pièce sur l’amour, ni même sur le désir ou l’érotisme. Cette pièce en dix dialogues met pourtant en scène dix couples qui s’affrontent l’un après l’autre, dans des décors chaque fois différents, sur le thème de la séduction amoureuse et du désir sexuel. Le moyen pour Arthur Schnitzler, « au-delà de la farandole des personnages », d’embarquer le spectateur dans « une exploration de la condition humaine ». À partir de variations et combinaisons sur le duo amoureux et sur l’origine sociale des amants, Schnitzler se joue de ce que les hommes veulent cacher et se cacher. Sont pris ainsi dans le tourbillon de La Ronde, La fille et le soldat, Le soldat et la femme de chambre, La femme de chambre et le jeune homme, Le jeune homme et la jeune femme, La jeune femme, le mari, Le mari et la grisette, La grisette et l’homme de lettres, L’homme de lettres et l’actrice, L’actrice et le Comte, Le comte et la fille. C’est avec la fille, Léocadie, que l’on entre dans la danse. C’est avec elle que se ferme la ronde. Au centre de cette pièce cynique et grinçante, mais drôle et traitée avec finesse, le couple légitime de la jeune femme et du mari.

EXTRAIT
V
LA JEUNE FEMME ET LE MARI


Une chambre à coucher confortable.

 

Il est dix heures et demie
du soir. ― La jeune femme est couchée
en train de lire.-
Le mari entre, en robe de chambre.

LA JEUNE FEMME, LE MARI

LA JEUNE FEMME, sans lever les yeux.
   Tu ne travailles plus ?
LE MARI.
   Non ! Je suis trop fatigué. Et puis…
LA JEUNE FEMME.
   Et puis ?...
LE MARI.
   Je me suis senti subitement si seul à ma table de travail…J’ai eu envie de toi.
LA JEUNE FEMME, levant les yeux.
   Vraiment ?
LE MARI s’assied près d’elle sur le lit
   Ne lis pas au lit. Tu t’abîmes les yeux.
LA JEUNE FEMME, fermant le livre.
   Qu’est-ce que tu as donc ?
LE MARI.
   Rien, mon petit… Je t’aime, tout simplement.
LA JEUNE FEMME.
   Ah ? J’en arrive parfois à l’oublier.
LE MARI.
   Il faut l’oublier parfois.
LA JEUNE FEMME.
   Pourquoi cela ?
LE MARI.
   Parce qu’autrement le mariage serait quelque chose d’imparfait.    Il…comment dire…Il y perdrait son caractère sacré.
LA JEUNE FEMME.
   Oh !...
LE MARI.
   Crois-moi ... c’est la vérité… Si depuis cinq ans que nous sommes mariés nous n’avions pas oublié de temps en temps que nous sommes amoureux l’un de l’autre, nous ne le serions plus à l’heure qu’il est.
LA JEUNE FEMME.
   C’est trop profond pour moi !
LE MARI.
   C’est bien simple, cependant ! Nous avons déjà eu, ensemble, une dizaine, une douzaine peut-être de liaisons…Ça ne te fait pas cet effet-là ?
LA JEUNE FEMME.
   Je ne les ai pas comptées.
LE MARI.
   Eh bien, si nous avions savouré goulûment notre première liaison, nous en aurions eu une indigestion ; si, dès le début, je m’étais abandonné corps et âmes, à ma passion pour toi, il nous serait arrivé ce qui arrive à des milliers de couples amoureux… ça serait fini, nous deux !
LA JEUNE FEMME.
   Ah ! C’est ça que tu voulais dire ?
LE MARI.
   Crois-moi… Emma… dans les premiers jours de notre mariage, j’avais peur que cela n’arrivât.
LA JEUNE FEMME.
   Moi aussi.
LE MARI.
   Tu vois ? Est-ce que je n’ai pas raison ? Voilà pourquoi il faut, parfois, vivre ensemble comme de bons amis.
LA JEUNE FEMME.
   Parfaitement.
LE MARI.
   De cette façon, nous avons le privilège de vivre de temps à autre quelques semaines d’une nouvelle lune de miel, d’autant plus que je veille à ce que ces semaines…
LA JEUNE FEMME.
   …ne deviennent pas des mois.
LE MARI.
   Tu l’as dit.
LA JEUNE FEMME.
   Et je suppose qu’une période de pure amitié est en train de finir ce soir… ?
LE MARI, l’attirant à lui, très tendre.
   Je crois que oui.
LA JEUNE FEMME.
   Mais si, de mon côté…je ne me sentais pas disposée…
Arthur Schnitzler, La Ronde, Bibliothèque Cosmopolite Stock, 1984, pp.71-74.


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