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Expérience et inexpérience de l'Histoire. Roger Nimier, II

Par Thomz

Né en 1925, Roger Nimier n’est qu’un tout jeune homme au début de la Seconde Guerre mondiale. Les « années folles » n’ont pas existé pour lui, et il n’a pu percevoir qu’avec peu d’acuité, sur le moment, cette fameuse « montée des périls » qui est devenue synonyme des années 30 en France. A vrai dire, Nimier n’a à proprement parlé « vécu », c'est-à-dire avec la maturité intellectuelle nécessaire pour avoir un recul possible sur sa propre expérience, que les années 50. Pourtant, comme nous avons pu le voir, le spectre historique qu’il dessine dans ses romans ne saurait se résumer à sa seule expérience vécue.

Il y a tout d’abord une connexion fondamentale entre son expérience de la Seconde Guerre mondiale et son œuvre romanesque. Dans sa biographie de Roger Nimier, Marc Dambre nous rappelle l’engagement tardif, en 1944, du jeune homme dans les forces d’appoint de l’armée de libération. Ce sera le 2e Régiment Hussard, porteur d’une mythologie qui ne pouvait que séduire, a priori, le jeune homme. Pourtant Nimier n’a jamais vu le combat de près. Dambre rappelle à juste titre qu’il n’a jamais quitté la France pendant son service, ce qui fait du Hussard Bleu non pas un roman de restitution de son expérience de l’Histoire mais bien une expérience de sa dépossession. Le personnage de François Sanders, que l’on peut agréger et identifier à Nimier lui-même jusqu’à un certain point, ne serait ainsi qu’une projection fantasmatique de l’écrivain dans un conflit guerrier, politique, et finalement idéologique qu’il n’a pu mener. Des regrets de n’avoir pu mener un combat utile, de n’avoir pu entrer dans l’Histoire telle qu’elle était en train de s’accomplir, et l’expérience lointaine de la Libération de la France est bien une de ces périodes de précipitation de l’Histoire perceptible par chaque citoyen français, expérience collective, quel que soit le bord politique et les amitiés partisanes nouées pendant la guerre. Nimier a lui aussi senti le vent tourner et de découle son engagement militaire, mais il n’a pu rester qu’un spectateur des changements qui s’opéraient à l’échelle française puis européenne. L’Histoire ne l’a pas attendu. C’est d’ailleurs symptomatique des deux romans consacrés à François Sanders (Le Hussard Bleu et les Epées). Ceux-ci sont consacrés à cette non-expérience de la guerre, dont Nimier reconnaît à la fois la valeur fortement romanesque et sa valeur historique.

Durant le colloque célébrant les quarante ans de la publication du Hussard Bleu, une table ronde ayant pour thème : « Nimier écrivain d’après guerre, écrivain fin de siècle ou écrivain d’avenir ? », un journaliste dresse un parallèle saisissant avec Stendhal sur le thème de l’expérience de l’Histoire, en réalité son absence en arguant du fait que : «Nimier et Stendhal sont des gens qui n’ont pas fait la guerre, mais ils l’ont frôlée. Ils incarnent dans leurs œuvres ce sentiment étrange de n’avoir pas participé à l’héroïsme, regrettant de ne pas avoir été au feu et au cœur des combats. Et dans le retour à la paix, ils ne rêventque de romans héroïques».

Ce « frôlement » qui donne tout son sens à l’approche de l’Histoire dans les romans de Nimier. De fait, tout ne peut cesser de nous apparaître en perpétuel décalage. Nimier aurait pu parler de sa « drôle de guerre » qui pour lui s’est déroulée à la toute fin du conflit, aurait pu narrer l’ennui inhérent à cette période fondatrice de sa vie pour enfin ne plus y revenir, car enfin il n’a rien vu, rien fait pour ainsi dire.

L’héritage littéraire légué par Stendhal est des plus importants dans certains épisodes des romans de Nimier. Nous le retrouvons avec force si nous comparons les premières pages de La Chartreuse de Parme, quand Fabrice Del Dongo est à Waterloo mais ne fait pas Waterloo avec l’épisode de la Libération de Paris dans Les Épées, roman qui, nous le rappelons ici débute quelques années avant la seconde guerre mondiale, pour s’achever quelques mois après (dans cette trame temporelle lâche s’est inséré Le Hussard Bleu qui relate les années de guerre de François Sanders), et qui est en quelque sorte l’itinéraire d’un jeune homme balloté par les évènements, passant de la résistance à la collaboration comme on change de chemise) Le long passage de la Chartreuse consacre l’impossibilité d’entrer dans l’Histoire et de pouvoir y agir ; Fabrice ne voit que le combat de loin, par ses avatars : cantinière et fumée. Il croit percevoir de glorieux généraux napoléoniens mais ne peut les approcher ; la fumée fait croire à un rêve. Finalement la déroute de la Grande Armée est aussi celle de Fabrice. Leur sort coïncide en quelque sorte, mais l’expérience est radicalement différente.


Chez Nimier, c’est une ironie détachante qui dicte le comportement de François Sanders. L’épisode de la Libération de Paris dans Les Epées en est le plus parfait exemple, à la fois hommage littéraire et pochade adressée aux résistants de la dernière heure. Résistant passé par la Milice (sans conviction aucune dans les deux cas), il est présent le 23 août 1944 à Paris pour « assister aux dernières heures de la comédie ». Il sait que le vent tourne, que les Allemands doivent quitter la ville ainsi que les troupes de Darnand, sous peine des représailles alliées. « C’est vrai que ça sentait l’Histoire de France à pleinnez, même une très vieille Histoire, les Croisades, Louis XV ou la campagne du Mexique plutôt que la libération de Paris… C’est de la grande journée historique. Le soleil dégouline. La joie coulepleins bords. Permission de n’être pas Français. ». Face à un évènement dont la charge émotionnelle est toujours aussi forte au moment de la parution de l’ouvrage en 1948, évènement que le pouvoir même souhaite fondateur pour la reconstruction du pays, Nimier y va sans ambages, ne devant rien à personne, surtout aux critiques, et à cet esprit d’oubli de l’Histoire, celle qui s’est réellement déroulée, non quelque utopie que l’on essaie d’ériger tant bien que mal. Le comportement de Sanders pendant cette journée motive la comparaison avec Stendhal, avec ce frôlement de l’héroïsme en tant qu’il est prise à l’Histoire. Nimier procède toutefois différemment. Le jour de la Libération, Sanders est encore milicien, ses camarades s’échappent vers Strasbourg pour ensuite fuir vers l’Allemagne, mais lui choisit de rester à Paris, se rend à son domicile, enfile un complet gris et s’en va déambuler dans les rues. Il suit l’action de loin, entend les coups de feu mais ne s’approche jamais du théâtre des opérations. Ce sont dans un premier temps le nom de rues traversées qui font avancer le récit. « Le 25 au matin, après une journée délicieuse, passée dans le soleil, toutes sortes de lectures et un pique nique amusant, (…) je suis sorti ». La promenade de Sanders est une reconfiguration saisissante de la débandade de Fabrice. La différence majeure est que Fabrice ne comprend pas ce qu’il voir ; François ne le comprend que trop bien, d’où cette distance ironique et provocatrice. La journée de la Libération est vue comme un vaudeville, un spectacle, un divertissement, le mouvement de l’Histoire ici détourné par l’humour. Sanders choisit de ne pas rentrer dans l’Histoire, de ne pas faire partie de la farce.

Cette Libération, Nimier la vit de loin elle aussi depuis son régiment de Hussards stationné dans le Gers. Il ne prête qu’une oreille discrète aux évènements. Là où Nimier n’a finalement pu qu’être un « engagé de la dernière heure », dans un statut de neutralité pendant la guerre, c’est Sanders qui pour un temps, dans Le Hussard Bleu, et de manière beaucoup plus ironique dans Les Epées, prend la mesure du mouvement historique en s’engageant dans la Résistance, puis dans la Milice, pour enfin se réfugier, au moment de l’apothéose que constitue la Libération de Paris, dans uneinsolence vis-à-vis de ce mouvement. La dernière partie des Epées, intitulée justement « le Désordre », marque toutes les désillusions du narrateur, sentiment que l’on retrouve aussi dans la bouche de Sanders lors de sa tirade finale dans Le Hussard Bleu :

Je revenais en France. J’allais beaucoup lui demander. Une civilisation, une patrie, une religion, ces mots ont un sens. Imbécile qui attribuera ces aventures à l’humanité toute entière. Cette écoeurante maladie des hommes, ce goût pâteux de soi-même (…). Je me rappelais soudain cette petite phrase insolente qui avait hanté ma jeunesse, bouleversant dans mon cœur les prestiges et les lois, régnant et déchirant : “Tout est possible’’.


On voit tout le décalage entre l’expérience de Nimier et celle qu’il fait vivre à son personnage. Ses deux récits sont une véritable reconfiguration de l’Histoire, vécue sous l’angle du particulier et détournée se son sens. Nimier va à proprement parler à contresens de l’Histoire dans ce passage consacré à la Libération, il ne se laisse pas porter par le courant.

Le récit de cette journée se transforme finalement en récit d’aventures rocambolesque racontant la manière dont il échappe aux Résistants. On retrouve dans ce passage le spectre de Dumas, le souffle de l’héroïsme, ici détourné, presque ridiculisé. Symboliquement, Sanders fuit ceux qui font la Libération de Paris, ceux qui participent du mouvement de l’Histoire. C’est en marquant d’une forte valeur historique son récit que Nimier s’extrait de la gangue qu’il crée. On s’attend à un récit des évènements, mais c’est une promenade mouvementée qui nous est contée. Dans cet évitement nous pouvons voir toute l’ambiguïté du rapport de Nimier à l’Histoire, et en particulier à sa propre histoire. Lui qui n’a pas vu le feu, qui est arrivé trop tard, reconfigure cette expérience dans le parcours de Sanders, qui délibérément choisit en dernière instance l’éloignement, sachant pertinemment que l’Histoire sera, quoiqu’il arrive, contre lui. Ne reste alors que la distance que peut apporter l’ironie pour supporter ce destin qui n’aura a priori plus rien d’exaltant.

Nimier n’invente pas pour autant la Libération de Paris, ni l’occupation française d’une partie de l’Allemagne à la fin de 1944. Ce n’est pas non plus un fantasme récréatif pur. Certes la dimension ludique est importante et même fondamentale, mais si l’auteur reconfigure l’Histoire c’est pour lui donner un sens et en dernière instance essayer de la débarrasser du sacré dont elle est entourée. Cet épisode particulier fait partie d’un projet beaucoup plus vaste de désamorçage de représentations consensuelles acceptées de la guerre et des années qui ont suivi.

L’Histoire, enfin, ce n’est pas seulement la guerre ; c’est aussi la perception d’une société qui se transforme, qui se développe, la perception des tendances qui mènent à ces transformations, à ces développements. Dans Les Enfants tristes Nimier parle avec dureté de la société française des années 30. Dans ce roman, le cadre de la Seconde Guerre mondiale est dépassé, mais on ne peut ne pas lire la première partie du roman comme tout à fait détachée de cette Histoire à venir. Les années 30 servent en effet d’antichambre entre les années 20, années du « mal du siècle » après le profond trouble moral et psychologique engendré par la Première Guerre mondiale, années de la première naissance, de la « tristesse» (Nicholas Hewitt) de ladroite. Le fait d’écrire un roman couvrant une période historique relativement longue permet de saisir des évolutions sur le long terme aussi bien que de saisir une « atmosphère » sur le moment, qui est ici doublement médiatisée : par le passage à l’écriture et par le temps écoulé, c'est-à-dire le recul historique. En éprouvant un spectre plus large Nimier peut se permettre plus de libertés, des ellipses, qui n’en sont que plus signifiantes. Dans ce type de roman, Nimier remonte la « filière française » des romans psychologiques, préférant le portrait à l’action. L’intrigue est assez plate et ne vaut guère que par les ruptures chronologiques qu’il inscrit, permettant de retracer évolution de la société et de ses personnages, soit celle de la bourgeoisie, une bourgeoisie engoncée dans ses représentations rassurantes, n’essayant pas de se penser. Nimier perd ici un peu de son insolence pour entrer dans une demi-teinte, qui n’en est pas moins efficace. C’est ce roman qui saisit probablement le mieux l’atmosphère psychologique d’avant et d’après guerre et le sentiment d’une Histoire en train de se dérouler sans que l’on puisse mettre le doigt sur les évolutions en cours. L’émergence d’une guerre n’est que la partie émergée d’un iceberg, induit au même moment un point de rupture temporel, mais aussi moral. Nimier n’est jamais tant attentifs aux mouvements de l’Histoire que quand il cesse la provocation qui agit comme brouilleur de représentations et traduit autant une vue tranchée sur les évènements qu’un désarroi quant à leur interprétation.

A suivre


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