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Publié le 05 mars 2009 par François Monti
J’ai lu quelques bons livres depuis le début de l’année, mais rien qui ne m’ait aussi authentiquement amusé que “Cut and roll” de Óscar Gual. A en juger la réception critique à sa publication en Espagne, je ne suis pas le seul, même si quelques journalistes ou bloggers sont tombés sur Gual à bras raccourcis : le roman évoquerait trop Palahniuk et certains y voient la faiblesse d’un auteur incapable d’écrire par lui-même, contraint d’imiter ce qui a été fait ailleurs, avant. En réponses, d’autres bloggers ou commentateurs dirent que rien que le fait d’avoir, dans la littérature espagnole contemporaine, quelqu’un qui écrivait comme Palahniuk était une nouveauté à célébrer. Ni l’un ni l’autre : il y a du Palahniuk dans « Cut and roll » mais ce n’est pas que ça ; il n’y a rien à célébrer si on se contente d’importer une formule – et heureusement, il ne le fait pas.
J’ai eu l’attention attirée par ce livre pour deux raisons : il paraît chez DVD Ediciones, l’excellente maison de Sergio Gaspar, où sont / ont été publiés Manuel Vilas et José María Pérez Álvarez et un excellent et hilarant texte de Gual figurait dans le recueil « Odio Barcelona ». D’autres choses contribuèrent à ma curiosité : le titre ou encore les chapitres considérés comme des tracks d’un CD. Tout ça, à défaut de promettre un grand roman, promettait tout de même quelque chose d’autre, potentiellement palpitant.
Tout commence pourtant assez mal, dans une sorte d’hommage à Reservoir Dogs. Trop longue scène où des hommes en costume s’appelant par des noms de couleurs discutent affaire. Curieux au début, amusant ensuite, tout ça devient un peu laborieux au fur et à mesure, ce qui est bien dommage car cette séquence introductive est déterminante pour la suite du récit. En tout cas, malgré ses faiblesses, cette première track donne un peu le ton : détournement et utilisation de la culture pop, structures empruntées à d’autres médias, ironie un poil trop contemporaine et intrigue… intrigante. 
Une fois l’introduction passée, les choses démarrent réellement, au départ sous forme de puzzle dont les pièces s’assemblent petit à petit. Joel est un ancien ingénieur informatique froid, distant et très peu humain (de fait sa vision de l’homme est quasi-transhumaine) qui s’est reconverti dans un négoce des plus étranges. Travaillant pour une mystérieuse femme, un grade hiérarchique en dessous des fameux hommes en costume, il rend visite à des gens ayant passé un contrat avec la patronne afin de régler l’addition : il coupe et emporte un membre. Cut. Pacte faustien : on leur donne le succès sur les catwalks du monde, on leur reprend, quelques années après, une jambe. On leur donne les good-looks du jeune premier ou du musclor hollywodien, on leur coupe, quelques années après, le nez. Il y a bien entendu un mais. MAIS. Gros mais. Jusqu’ici, la petite entreprise ne connaissait pas la crise et la plupart des créances étaient remboursées à échéance. De temps en temps une râlerie, mais finalement toujours l’inéluctable schlak, accepté comme une bizarre destinée auto-endossée. Et voilà qu’un type décide que sa dette, il n’honorera. Histoire d’assurer ses arrières, il prend les devant et flingue les hommes en costume. La patronne, qui comprend que ça commence à sentir le roussi, se cache et demande à Joel, jusqu’ici simple (mais excellent) exécuteur-tranchant de remonter la piste et arriver au mauvais coucheur.
Joel n’est pas un détective. C’est un type qui aime les machines, les ordinateurs. Un type dont les seuls véritables amis d’enfance se sont suicidés sur fond de Judas Priest. Un type qui s’adonne au bonsaï et à un aquarium avec des poissons rouges. Bref, autant dire que le contact social n’est pas son fort (c’est sans doute pour ça qu’il coupe si bien) et que le processus d’investigation, quand ce n’est pas au cœur des programmes qui font tourner une imprimante industrielle, lui est totalement étranger. C’est évidemment là que « Cut and Roll » sort un peu plus de la route (parce que franchement, sur la route de l’intrigue classique, on n’y avait déjà plus qu’une seule roue). Entre chapitres enquête et chapitres Vie de Joel, Gual monte en fait un roman policier qui sort de ses gonds. « Cut and roll » se fait récit d’apprentissage coupé court. Gual intègre des chapitres où l’évolution personnelle du personnage est exprimée à travers sa relation à la musique (et plus particulièrement Black Sab’ et les héritiers stoners). C’est sans doute pour ça qu’on l’a comparé dans un grand journal espagnol à Bret Easton Ellis (je ne vois pas d’autre raison) mais si les pages musicales d’ « American Psycho » faisaient de Bateman le posterboy idéal du Rolling Stone naze des années 80, celles de « Cut & roll » donnent chair, sang et émotions à un être que l’on croyait froid. Cinéma et musique ne sont pas les seuls domaines servant de référence. Gual est ingénieur informatique, son personnage aussi, et donc lorsqu’il s’improvise détective, c’est vers l’online qu’il se tourne – pas de surprise à voir débarquer le hacker (qui n’est pas un cracker) et des paragraphes de code, sans que, on rassure tout de suite les âmes sensibles, ce ne se fasse au détriment de la lisibilité : bien au contraire, en observant ces codes, le lecteur trouvera parfois de quoi rire un bon coup. L’ingénierie ne s’arrête pas là : en juste liaison avec les opérations de cut cut de Joel, Gual introduit le travail de l’un ou l’autre artiste (tel Eduardo Kac) ayant pour particularité de s’adonner à la performance biologique. Et roule la machine transhumaine ! Bien sûr, le littéraire n’est pas oublié : Jean Giraudoux (oui, lui) n’est pas vraiment étranger au massacre des hommes en costume.
Al fin y al cabo, « Cut and roll » est un récit mutant peuplé de personnages plus ou moins mutants. Peut-être Gual essaie-t-il de trop faire (ironie, usage des stéréotypes, emploi de différents genres littéraires, niveau de langage – pas seulement littéraire, mais aussi la dynamique humain, programmation --, fragmentation de la narration, références innombrables, thèmes pas faciles), de trop rassembler dans un seul livre mais est-il possible de faire autrement lorsqu’il s’agit clairement du roman d’une ère où tout dirige vers la multitude d’information, de data ? Impossible de tout digérer et Gual s’en sort en fait plutôt bien. Et puis, Palahniuk peut-être, soit… mais surtout que ça ne vous éloigne pas du fait qu’une fois rentré dans « Cut and roll », il n’y a de place que pour le plaisir de lecture. On peut raisonnablement espérer que si les influences s’effacent au fils des années, lire Gual restera de toute façon un bon moment.
Óscar Gual, Cut and Roll, DVD ediciones, 15€
Note 1 : je l’ai dit, les chapitres sont des tracks: “Cut and roll” est en fait structuré comme ces cassettes de 90 minutes que pas mal d’entre nous, alors jeunes, bourraient jusqu’à la gueule de morceaux d’origines disparates. La continuité narrative d’un album disparait mais on n’y perdait pas nécessairement.Note 2 : Né en 1976 à Almassora, Óscar Gual est peut-être un ami d’enfance de Robert Juan-Cantavella, né à Almassora en 1976. En tout cas, Joel rencontre Escargot, l’alter-ego de RJ-C, dans un track 13 repris sous un autre angle dans le fameux « El dorado » de ce dernier RJ-C. Et ce roman là, on en reparle probablement la semaine prochaine.

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