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L'Amérique au panthéon rock, part XX

Publié le 09 mars 2009 par Bertrand Gillet
Jamais il n’a été question de décrire Cosmo’s Factory comme une usine cosmique assemblée par le groupe le plus rock’n’roll que l’Amérique ait jamais enfanté. La pochette nous renseigne aussitôt sur l’évidence du propos : quatre mecs en chemises bûcherons confortablement installés dans le confort douillet d’un studio d’enregistrement. Certains sont allongés mais pas pour autant perdus dans les dédales impossibles de je ne sais quel rêve lysergique. Le batteur quant à lui s’employe à actionner une dynamo sur un vélo usé, mais pas dans le dessein de faire s’illuminer les étoiles d’un blême après-midi drogué. Ils sont là, à la cool, souriant au photographe qui allait immortaliser la pochette de leur cinquième album, en cette belle année 1970. Cosmo’s Factory, cette apostrophe qui change tout. Petite explication de texte : Creedence Clearwater Revival est né en 1967 à San Francisco, Babylone éperdue de la contre-culture et du psychédélisme. Dans les halos solaires, la confusion des sens règne. C’est l’extase hallucinogène qui dicte sa loi, et les musiciens ne font qu’en reproduire les moindres détails. John Fogerty ne s’en soucie guère. Son credo c’est le rock’n’roll, le son du bayou, ce respect obsessionnel pour les classiques inusables qui martelèrent les ondes pendant les 50s. Les quatre premières galettes imposent un style et très vite, l’adhésion du public est là. À l’époque où les classements annuels pullulent, Creedence arrive même à détrôner les Beatles comme groupe le plus populaire selon Rock&Folk. En marge du mouvement hippie, le quatuor de John Fogerty signe donc une formule musicale résolument traditionnelle puisant dans les racines culturelles de l’Amérique : il ne fait aucun doute aujourd’hui qu’ils posèrent ainsi tranquillement, entre 1967 et 1970, les bases de ce que l’on appelle l’Americana, au même titre que The Band ou Neil Young. En 1970, une cinquième livraison débarque dans les bacs. Beaucoup y voient leur chef d’œuvre, l’album est plus étayé que les précédents opus, onze morceaux en constituent la trame, dont quatre reprises. Une fois de plus les compos de Fogerty tutoient avec génie des standards comme Before You Accuse Me de Bo Diddley. C’est là toute la singularité du bonhomme, sa capacité à réécrire le rock, à le façonner à sa manière sans jamais décevoir les hippies qui l’écoutent aussi religieusement que les Seeds. Non content d’incarner à la perfection le songwriter rock, Fogerty se double d’un vocaliste puissant et charnel et d’un soliste audacieux. Son interprétation toute personnelle de I Heard it Through The Grapevine, immortalisée quelques années avant par Marvin Gaye, semble l’avoir balayé. 11 minutes et 7 secondes de fureur et de hurlement guitaristique qui devraient être enseigné dans toutes les écoles de musique dignes de ce nom, merde, Fogerty est le rock, son feeling est incroyable, dès l’ouverture avec Ramble Tamble jusqu’au final poignant de Long A I Can See The Light joué au fender rhodes. Et puis, il y a ces classiques dont on sait qu’ils furent dans tous les esprits, chez les étudiants qui campaient sur le campus contre la politique de Nixon, avec les GIs embourbés dans le bourbier sanguinolent du Vietnam, Run Through The Jungle, enivrant et moite, Who’ll Stop The Rain, sublime et fédérateur. Et au milieu, on trouve ces boogies rouillés, ce rock’n’roll plus 50s que celui de ses aînés : Ooby Dooby, Travelin Band, Lookin’ Out My back Door, My Baby Left Me sentent le bois et la sueur, ce parfum d’insouciance qui avait saisi toute une génération bercée par le consumérisme de masse et qui allait s’encanailler dans les salles de bal pour danser furieusement, dans un melting pot d’origines brassées sans a priori. 39 ans après, aucune ride ne vient troubler le visage de ce rock-là, son étourdissante jeunesse le rendant ainsi immortel pour beaucoup d’amateurs. Dont votre serviteur.
La semaine prochaine : Simon Stokes and the Nighthawks

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