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Philippe Vasset, Journal intime d'un marchand de canons

Publié le 14 mars 2009 par Menear
Philippe Vasset est journaliste, il écrit aussi de la fiction. Cela tombe juste : Journal intime d'un marchand de canons, contrairement à ce que son titre indique, n'est pas un journal intime mais une fiction, fiction journalistique plutôt. Ou journalisme fictif aussi.
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On se souvient tous (ou pas) du film Lord of War, sorti il y a quelques années, où Nicolas Cage déboule sur l'écran en trafiquant d'armes plus ou moins redoutable et fantasmé. Philippe Vasset parle brièvement de Lord of War dans ce journal intime qui n'en est pas un ; il écrit :
Dans l'avion Le Cap – Paris, on projetait le film Lord of War, où Nicolas Cage joue le rôle d'un trafiquant d'armes international. Connaissant les personnages et les situations dont les scénaristes s'étaient inspirés, je voyais toutes les coutures entre le réel et la fiction, les personnages composés à partir de plusieurs figures existantes et les incidents réécrits pour mieux s'intégrer à l'histoire. Dans les mains des scénaristes, les faits s'aseptisaient, perdant toute étrangeté. Yuri Orlov, le personnage joué par Nicolas Cage, était calqué sur deux personnages célèbres dont il ne conservait cependant que les caractéristiques les plus spectaculaires : l'Ukrainien Leonid Minin, arrêté le 5 août 2005 à l'hôtel Europa à Milan en compagnie de prostituées et en possession de cocaïne, et Victor Bout, un ancien major de l'armée russe devenu le principal fournisseur des mouvements de guérillas dans le monde. Figures fuyantes et largement incompréhensibles, objets d'une véritable obsession pour certains enquêteurs et journalistes qui voyaient leurs pattes partout, Minin et Bout étaient bien plus intéressants que leur pauvre succédané fictionnel incarné par Cage. Les nombreuses zones d'ombre de leur biographie ainsi que les ressorts encore largement inconnus de leur mode d'opération, conféraient aux originaux un relief, un mystère que ne possédait pas la copie, dont la vie avait la fixité des visages remodelés par la chirurgie esthétique. Je me suis endormi en rêvant au film que l'on aurait pu réaliser sur ces personnages, sans ignorer les ratés, les hasards et les absurdités de leur vie.
Philippe Vasset, Journal intime d'un marchand de canons, Fayard, P. 79-80.
Je n'attaque pas par Lord of War au hasard : il s'agit de mon référent principal lorsqu'il s'agit de trafic-commerce d'armes. Une fiction, somme toute pas si mal que ça. Mais une fiction quand même, qui vient rejoindre la pile de fictions hollywoodiennes-aseptisées de romans slash films d'espionnage avec lesquels tout un folklore est né. Vasset explore lui aussi cette voie du fantasme du récit d'espionnage, simplement il prend le problème à l'envers. Il bâtit son livre de manière à dresser l'antithèse de cette littérature. Il l'écrit d'ailleurs lui-même en préambule : à l'origine du projet, l'écart sans cesse grandissant entre les fictions dont on nous abreuve ad nauseam et un réel presque invisible, comme relégué à la périphérie du champ de vision. Ce que révèle ce faux journal, c'est ce fameux réel, on lui rend un peu de visibilité, on le montre, lui qui est, d'ordinaire, soustrait aux regards. On le montre, oui, mais sous le prisme de la fiction : celui qui dit « je », bien sûr, n'existe pas.
Journal intime d'un marchand de canons permet une plongée directe au cœur d'une industrie généralement opaque. Au fil des pages, les noms se dévoilent : noms d'entreprises, de leurs dirigeants, de responsables politiques, de journalistes. La matière du récit, c'est l'actualité des procès interminables qui jamais ne débouchent, ce sont les conflits armés qui traversent le fil infos de la petite lucarne. Plus que tout, ce sont les heures d'attentes dans les couloirs des ministères, les mois passés à ériger dossiers et montages financiers qui finalement ne se concrétisent pas. Les marchands de canons lisent dans l'avion des romans d'espionnages où les filles se bousculent et où les complots affleurent, pour oublier sans doute que les jours à venir seront surtout ceux de l'attente et des beaux discours, des diagrammes et des présentations transpirées.
Les campagnes s'enchaînent, on change de pays très facilement, la chronologie n'est pas respectée et l'on glisse de l'Irak à l'Inde en passant par le Vénézuela sans sourciller. En toile de fond, les courts chapitres où le narrateur, impliqué explicitement dans un procès qui s'élance, se repasse le film de sa vie, fantasmant une vie alternative d'une main et détruisant les reliques de sa vie réelle de l'autre. C'est une question de dextérité, savoir comment jongler.
Soudain électrisé par l'urgence, je jette fébrilement des dizaines de dossiers au feu. Mais ma détermination s'émousse vite : d'abord effréné, le rythme des combustions ralentit, pour finir par s'arrêter complètement. Au fond de mes cartons, j'ai découvert de veilles maquettes de véhicules blindés légers Albi. Je les dispose en formation sur le plancher et entreprends de retrouver les minuscules missiles Mistral en plastique qui armaient leurs petites tourelles bi-munitions.
P. 37
L'obsession du livre, c'est bien l'écart entre le réel oublié et la fiction aseptisée. Pour supporter sa vie bien terne, le narrateur ne cesse d'en fantasmer une autre, plus exaltante, plus en accord avec l'idée qu'il se faisait de l'espion qu'il ne peut pas être. Le marchand d'armes peut-être un espion, un personnage de Tintin, Nicolas Cage, n'importe laquelle de ces déguisements hollywoodien. Le marchand d'armes est celui qui vit au centre des intrigues douteuses et des dessous de table réguliers. Le narrateur, lui, plutôt commercial un peu terne, en retard sur la carrière qu'il aurait pu slash dû avoir. Un personnage qui vit dans le conditionnel permanent et qui ne parvient pas à se détacher du prisme de la fiction qui l'a mis au monde.
Que font les espions lorsqu'ils ne savent pas comment procéder ? Ils « s'imprègnent de l'ambiance » et mènent des « enquêtes d'environnement ». Je me voyais mal tourner en sifflotant autour du siège du CBI à Delhi, mais, en désespoir de cause, c'est ce que je finis par faire. J'ai traîné suffisamment longtemps dans les parages pour voir sortir de l'agence trois Occidentaux parlant un anglais très accentué : l'un d'entre eux était sans erreur possible français. Je les ai suivis à bonne distance, puis, lorsqu'ils sont entrés dans un taxi, j'ai fait de même, lançant avec jubilation au chauffeur : « Follow this car ! » (en prononçant cette phrase, j'avais le sentiment de m'inscrire dans une longue lignée de détectives fatigués et d'agents secrets impeccablement mis qui avaient tous donné le même ordre aux quatre coins du globe, ajoutant parfois : « Cinquante (dollars, livres, yens) si vous ne perdez pas de vue ce véhicule ! » Je m'étais pour ma part cantonné à la version minimale).
P. 73-74
Au cœur du récit fragmenté, se dévoilent les vérités grinçantes du milieu. Le marché de l'armement dépend bien sûr de la guerre et des morts mais jamais un seul corps n'est déroulé. La narration évolue journalistique entre les strates de l'administratif pur. Les conflits (re)présentés sont des conflits commerciaux de concurrents entre eux, des histoires d'embargo à contourner ou de crise politique à résoudre. Les irruptions de la justice au cœur du secret de l'armement sont bien vues comme anxiogènes, mais leur impact réel est résumé froidement en un paragraphe :
Comme tout le monde, j'ai longtemps cru que les marchands d'armes opéraient dans un univers totalement opaque, peuplé d'intermédiaires intouchables qui distribuaient des commissions faramineuses en toute impunité. La réalité est évidemment plus nuancée : presque tous les grands contrats d'armement de ces vingt dernières années ont fait l'objet d'enquêtes officielles pour corruption. Menées sans complaisance, ces procédures se sont toutes heurtées au secret-défense, à la raison d'État ou au refus de l'entraide judiciaire, et n'ont jamais abouti à rien. En France, l'exemple type est l'instruction du juge Renaud Van Ruymbeke sur la vente de frégates à Taïwan, qui s'est soldée par un non-lieu en 2008. Les informations souvent considérables amassées par ces investigations-fleuves ne sont cependant pas perdues pour tout le monde. Par de longs circuits détournés dont les principaux maillons sont les journalistes et les avocats, ces enquêtes viennent alimenter le fonds documentaire des fabricants d'armes, qui n'hésitent pas à en faire usage pour écarter un concurrent.
P.72
Journal intime d'un marchand de canon est visiblement le premier d'une (longue ?) série, celle-ci se prolongerait avec des Journal intime d'un affameur ou encore Journal intime d'un manipulateur. Ces fictions là sont précieuses car fusées jusqu'au cœur d'un réel très ciblé, parfois oublié. La langue est très juste et jamais débordée. Il ne s'agit pas de prose journalistique mais de sécheresse tranchée plutôt. C'est encore comme ça qu'on esquisse le mieux.
D'autres marchands de canons :
- Le monde
- Libé (lecture)
- Télérama
- Tierslivre

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