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L’étrangeté familière d’un enfant de Freud et de Hopper

Publié le 15 mars 2009 par Marc Lenot

L’exposition des récentes photographies de Gregory Crewdson, reprises dans son livre Beneath the Roses, tourne dans le monde depuis quelques années, et je l’avais vue à Winterthur ; elle vient enfin d’arriver à Paris, à la galerie Daniel Templon (jusqu’au 25 avril).

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Les photographies de Crewdson nous montrent des vues de banales petites villes américaines habitées par des classes moyennes sans histoire, mais les scènes qu’il nous présente sont particulièrement dérangeantes : des couples silencieux, hantés par le non-dit, l’incompréhension, les secrets sexuels ou amoureux, la distance entre les êtres; des femmes seules, pensives, dont le compagnon n’est rien qu’une silhouette rejetée à l’arrière-plan. Ses meilleures photographies sont celles où l’histoire ne se dévoile pas et où notre imaginaire peut se donner libre cours. Son père était psychanalyste et le petit Gregory écoutait aux portes… 

Les images de Crewdson sont soigneusement mises en scène, avec un perfectionnisme digne de Jeff Wall : équipe de plus de cent personnes sur ses “tournages”, et gros travail de postproduction pour que la profondeur du champ ne nuise pas à la netteté.

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Dans ses scènes d’intérieur, le regard du spectateur est impérativement guidé, orienté par les échappées que Crewdson a ménagées dans l’image : portes, fenêtres, miroirs, placards baignés d’une lumière sourde. Ici (The Mother), notre œil, allant d’abord du néon du lavabo à la femme mélancolique nimbée de lumière dans son bain, est aussitôt happé par cette porte cernée d’une raie lumineuse, et rebondit sur le miroir où l’on voit des vêtements jetés en désordre au sol, traces de désarroi ou de désespoir : c’est la composition même de l’image qui nous a menés vers cet endroit où se lit l’avant, le début d’une histoire, un indice de récit.

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La lumière, dans cette autre photographie (Debutante), guide le regardeur vers le miroir au dessus du lit (là où, sous d’autres cieux, on met un crucifix) : un double reflet désincarné du corps nu de l’héroïne y apparaît, fragmentaire, le jeu des miroirs tronquant les corps. Le regard, conduit là, en est perturbé, perdant tout repérage spatial : la scène a ainsi été déplacée dans un ailleurs inatteignable.

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Les paramètres de construction de l’image de ses vues d’extérieur sont différents, mais tout aussi efficaces : au lieu d’être aiguillé, notre regard doit d’abord errer dans l’image, à l’affût, cherchant à y déceler des détails apparemment anodins, mais en fait essentiels pour la création d’une inquiétante étrangeté : détails parfois repoussés à la périphérie, improbables brumes lointaines ou nudité d’une femme enceinte émergeant de l’ombre (Oak Street, en haut de la page), mais parfois aussi un élément central que pourtant personne ne sait voir, telle cette femme accroupie urinant à découvert, à la vue de tous sur un immense parking où personne ne la regarde (Cinema Plaza).

C’est au prix de ce balayage visuel imposé que le spectateur, dans les rets des règles de composition de Crewdson, peut alors espérer ‘saisir’ l’image.

Anne Kerner ayant récemment ouvert son nouveau site Ouvre tes yeux, que je vous invite vivement à aller visiter, je lui ai offert pour son lancement ce texte que je reprends maintenant ici. 

Photos © Gregory Crewdson, courtoisie Galerie Daniel Templon.


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