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Controverses

Publié le 16 mars 2009 par Marc Lenot

Cette exposition avait fait du bruit à Lausanne*, elle est maintenant à la Bibliothèque Nationale (jusqu’au 24 mai). Elle regroupe environ 80 photographies de 1839 à aujourd’hui, qui ont, pour une raison ou une autre, été le sujet de controverses, longuement expliquées dans des textes à côté des photos et exposés encore plus en détail dans le catalogue. Disons d’emblée que c’est une exposition didactique, dense, qu’on visite lentement; elle est chronologique, alors que, face à ces images, on raisonnerait plutôt par thèmes.

Il y a bien des raisons à la controverse, et, face à une certaine confusion dans la visite, j’ai tenté de les classer de mon mieux. Il y a d’abord des controverses qui ne sont pas dans la photo, mais à côté, dans le contexte, celles qui concernent droit d’auteur, droit de reproduction et droit à l’image, disons la ‘cuisine’. Si elles sont passionnantes pour un historien de la photographie ou pour un juriste, et représentent des enjeux financiers parfois importants (ainsi pour l’exemple Cartier-Bresson montré ici), elles ne présentent pas en elles-mêmes d’attrait particulier (tel un portrait officiel de Cavour de 1856, première reconnaissance du statut juridique d’oeuvre d’art accordé à une photographie), voire n’ont carrément aucun intérêt autre que documentaire (comme la photo de l’employé de banque suisse brandissant des livres de comptes qu’il sauve de la destruction). Le souci de vie privée nous rend sans doute plus intéressantes les photos volées, comme l’inconnu dans le métro qui trouvait que Luc Delahaye lui avait donné l’air trop triste (et qui perdit son procès), les trois catholiques agenouillées lors des JMJ (qui perdirent aussi le leur) ou la première photo de paparazzi (Bismarck sur son lit de mort, 1898); encore mieux, le droit de la poupée Barbie à ne pas être montrée sodomisée par un batteur de cuisine (là aussi, procès perdu; Tom Forsythe, Food Chain Barbie, 1998). Mais on reste là dans un registre juridique très défini, sans que les images nous accrochent vraiment : autant lire le catalogue.

Davantage attractives pour le public non spécialiste (disons, lecteur de Paris-Match pour simplifier méchamment) sont les photos où la controverse a trait aux bonnes moeurs. L’exposition regorge de nymphettes pré-pubères nues, de Lewis Carroll à Brooke Shields (ci-contre Jock Sturges, Christina, Misty and Alisa, North California, 1989), et il est beaucoup question de l’évolution des moeurs. Le même discours est tenu sur l’homosexualité (Mapplethorpe), la zoophilie (Angela Jolie et un cheval) ou la misogynie : il est moins question de la photo elle-même que de ce qu’elle évoque, de l’univers dans lequel elle s’insère. Les bonnes moeurs concernent aussi la disparition de la cigarette (celle de Sartre, ôtée d’un catalogue de la BNF) ou l’épilation des poils pubiens (trop triviaux pour être inclus ici, sans doute).

La politique et la censure offrent un autre champ intéressant : objet de trucages divers mais récurrents de la Commune à Staline, du gendarme du camp de Pithiviers à la manipulation docilement acceptée de Timisoara, dramatiques (la disparition de Iejov) ou anecdotiques (l’officier soviétique aux deux montres), la valeur de preuve de la photographie est amplement questionnée, que ce soit pour Courbet place Vendôme ou pour Abu Ghraïb. Le champ de la propagande est un peu évoqué ici, et toutes les distorsions afférentes (faux viol, têtes coupées appropriées par chacun des camps) ou les censures plus ou moins acceptées (ainsi de la main coupée du 11 septembre que le gouvernement américian ne veut pas montrer; Todd Maisel, The Hand, 9/11, New York, 2001). Il faut dire aussi que pour ceux dont la parole ne vaut rien, pour les inaudibles, l’image seule permet (parfois) de se faire entendre.  

Un autre volet a trait aux rapports entre art et photographie, mais il est abordé ici sous l’angle juridique (a-t-on le droit de faire et de montrer des photos d’une performance de Sorbelli ou d’un immeuble transformé par Christo ?) plus qu’artistique (l’artiste revitalise-t-il l’oeuvre banale d’un photographe ?). J’aurais aimé voir ici la photographie de la montagne chinois qui grandit de plus d’un mètre, à l’auteur controversé.

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Les plus intéressantes, à mes yeux, sont les photos où la morale du photographe est en jeu. Que celui-ci use délibérément de la provocation comme déclencheur (et a fortiori que cela soit fait sous l’égide d’une marque commerciale, comme Olivero Toscani pour Benetton, Kissing Nun, 1992) et le champ de réflexion soudain s’agrandit : il n’est plus question de droit, de gros sous ou de bonnes moeurs, mais soudain de véritable morale. Il en est de même quand le photographe, témoin prétendument détaché, se retrouve impliqué, quand le témoin se révèle en fait être un acteur (sans être préparé moralement pour ce rôle et en s’en défendant) : ainsi Kevin Carter se suicidant quelques mois après avoir photographié au Soudan une petite fille agonisante près d’un vautour qui attend la charogne - non point qu’il ait pris la photo, mais qu’il n’ait pas sauvé l’enfant -; ainsi Horst Faas s’éloignant d’une scène de violence sur des prisonniers au Bangladesh en présumant que la présence d’un photographe attise ces violences, puis regardant par dessus son épaule, voyant que les sévices continuent en son absence et revenant prendre des photos; ainsi, pas montrés ici, les photographies de voitures brûlées dans les banlieues parisiennes en colère, incendies sur demande.  

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La morale du diffuseur est aussi en question ici, et on ne peut pas la réduire à des questions de gros sous : faut-il ou non montrer la photo d’Aldo Moro détenu par les Brigades Rouges, la petite fille bloquée dans une coulée de boue (Franck Fournier, Omayra Sanchez, Armero, Colombie, 1985), et qu’on sait ne pas pouvoir sauver, ou Lady Di agonisante ?

Je conclurai sur trois des photos qui m’ont le plus touché : une des quatre prises par un Sonderkommando depuis la chambre à gaz de Birkenau (et sur laquelle la controverse fut vive : peut-on montrer l’horreur absolue ou faut-il seulement l’évoquer, comme Lanzmann), le Saint Suaire de Turin, ancêtre de la photographie, fabrication ou mystère, et surtout le

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portrait d’une femme algérienne par Marc Garanger, soldat du contingent commis à la photo d’identité, devant qui les femmes doivent se dévoiler (Portrait de Chérid Barkaoun, Algérie, 1960). Toute la haine du monde est dans ce regard, tout le mépris du colonisé envers son occupant, et cette photo est encore actuelle aujourd’hui sous d’autres cieux. Là sont, je crois, les véritables controverses, un peu diluées dans cette exposition : que montrer, que croire, quelle morale suivre ?

* Il se trouve que je finis de rédiger cet article depuis Dubaï, et l’accès au site du musée de l’Elysée à Lausanne y est bloqué !


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