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Mangareva : Fureur et passion des missionnaires, vitalité des « idoles »

Publié le 16 mars 2009 par Gabrielsiven
La petite expo du Musée du quai Branly « Mangareva, Panthéon de Polynésie » est exceptionnelle à deux titres. Tout d’abord parce que la plupart des pièces, qui appartiennent à des institutions religieuses, ne sont que très rarement visibles. Ensuite et surtout parce qu’il ne reste que la douzaine d’objets exposés (« idoles », tambour, support à offrandes, insignes de devins) pour témoigner de la culture et des croyances mangaréviennes antérieures à l’installation des missionnaires dans l’archipel des Gambier.


Le dieu Rao, copyright musée du quai Branly/Hughes Dubois
Arrivés en 1834, les pères de la congrégation des Sacrés Cœurs de Picpus s’emploient avec une ardeur farouche à sauver les âmes des indigènes, éradiquant toutes les manifestations de leur religion. A leur tête, le père Laval organise des bûchers d’idoles, comme ailleurs en Océanie. Le greffon de la foi catholique prend d’autant mieux que Laval instaure un système théocratique, qui offre donc des similitudes avec l’organisation traditionnelle de Mangareva. La religion demeure la clef de voûte, mais Dieu le Père a détrôné Tangaroa –mea*. Une nouvelle ère, chrétienne, débute pour l’archipel. Aujourd’hui, la richesse du patrimoine religieux est même devenue un argument touristique, au même titre que les eaux limpides du lagon.
L’exposition du Quai Branly, qui sera visible au Musée de Tahiti cet été, permet de redonner quelques couleurs à ce passé évaporé, dissipé aussi vite que la fumée des autodafés, en deux ans à peine. Peut-elle suffire à renouer le fil d’une histoire qui a subi un radical changement d’orientation ? On aimerait savoir ce que les mangaréviens en pensent. Iront-ils à Tahiti, distante de 1700 km, voir l’expo ? L’effort de mémoire est en tout cas louable. Il est tristement fascinant de penser que tout ce qui subsiste d’une culture tient dans l’espace intimiste de la Galerie Est du Quai Branly. Une vie entière dans une boîte d’allumettes.


Le dieu Rongo, copyright musée Henri Martin de Cahors
Un peu plus qu’une boîte pourtant, car pendant la trentaine d’années qu’il passa sur l’île, le père Laval compila des informations sur les dieux, les mythes et légendes, les chants et les croyances, bref sur toutes les manifestations de cette culture qu’il était en train d’éradiquer.
Cette démarche rationnelle et scientifique, digne d’un anthropologue - les écrits de Laval demeure la principale source de connaissance de la culture de Mangareva - contraste fortement avec l’image des autodafés, qui évoque ceux de l’Inquisition ou les bûchers des vanités orchestré dans la Florence de Savonarole.
Leur survie, les « idoles » de l’exposition ne la doivent pas au père Laval, mais au père Garet, qui les considéra comme des trophées d’une victoire sur le paganisme et les envoya pour partie à Louis-Philippe, et pour partie au pape. Les missionnaires de la London Missionary Society envoyèrent eux aussi des « prises de guerre » analogues en Angleterre.
Au-delà du caractère exceptionnel de cette exposition, c’est l’étrangeté des pièces qui pique la curiosité du visiteur.

Le dieu de l'arbre à pain, Tu, envoyé en France par le père Garet avec d'autres "idoles", accompagnées d'une liste les identifiant (d'où le "n°1" peint sur le ventre )
La statuaire de Mangareva détonne dans la sphère Polynésienne et plus largement Océanienne. Si la stylisation des visages, notamment la ligne horizontale de l’arcade sourcilière et le nez droit proéminent, rappelle les moai de pierre de Rapa Nui, le canon naturaliste paraît quelque peu insolite, de même que le modelé doux du corps ou le léger fléchissement des jambes, qui atténue la frontalité en dynamisant la figure.
Ces statues de divinités semblent avoir été vêtues d’une jupe de fibres végétales, coiffées d’un turban, et placées sur des plateformes sacrées** en compagnie de leur(s) épouse(s).
Tangaroa, en tant que puissance créatrice du ciel et de la terre, de la lumière et de l’obscurité, fait partie des « dieux sans commencement », et n’était pas représenté. Les statues sont celles de ses fils, dieux principaux liés à la fertilité. Tu est le dieu de l’arbre à pain, nourriture principale de l’île, Rongo celui de l’agriculture et de la pluie.
Or toutes les statues présentes, hormis cette du dieu Rao, très stylisée mais probablement antérieure de plusieurs siècles, ont la même apparence de garçonnet. Seule celle du dieu Tu, dotée de quatre jambes, peut-être pour évoquer les racines de l’arbre à pain, déroge un peu à ce schéma, bien que l’aspect général demeure identique.
Plus qu’à des effigies des dieux ces statues s’apparentent ainsi davantage à des représentations au sens le plus restreint, celui de rendre présent. La figure, l’aspect du dieu importent peu. C’est son mana, ici sa puissance de fertilité, qui est rendu manifeste, sous la forme d’un jeune enfant. Les vêtements qui l’habillent sont avant tout des liens qui entravent le mana, cette capacité d’action sur les choses d’origine divine, afin qu’il soit utilisé au profit des hommes***. Le naturalisme de ces statues n’évacue pas la dimension symbolique, présente d’un bout à l’autre de la Polynésie. Au contraire, il la renforce par la puissance de vie qu’il donne à la statue, effet rendu ailleurs (Hawai, Rapa Nui) par un regard pénétrant. La dissonance entre stylisation du visage sans regard et naturalisme du corps semble ainsi se résoudre.


Support à offrandes, copyright musée du quai Branly/P. Gries/B.Descoings
Cette dissonance est présente, à un niveau différent, dans le support à offrandes. Il est constitué d’une association de volumes abstraits d’où s’élancent une couronne de bras, où étaient suspendus instruments de musique, noix de cocos gravées et autres cadeaux offerts à la divinité, dans l’espoir qu’elle apporte santé, fécondité des femmes, fertilité des plantes, pêches abondantes,..Cette irruption métonymique de la figuration symbolise ici avec force le geste de l’offrande, la relation d’échange entre les mangareviens et leurs « idoles ».
Il paraît ainsi artificiel de séparer les statues des autres objets de culte, tous étant à des degrés divers investis du mana, des tambours qui font entendre la voix des dieux aux étoffes d’écorce nouées aux bâtons des devins, qui portent le même nom que la divinité et étaient dressées sur le marae lors des cérémonies.

*Parenté évidente avec le Tangaroa de Rapa Nui. Sans parler panthéon polynésien, de nombreux dieux ou mythes se retrouvent d’une île à l’autre, sous différentes variantes.
** les marae, structures communes à toute la Polynésie, et appelées ahu à Rapa Nui.
***c.f. S. Hooper, Polynésie, Arts et Divinités 1760-1860, RMN/ Musée du Quai Branly, p.37 sqq.

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