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Ecriture improvisée sur danse improvisée

Publié le 16 mars 2009 par Jérôme Delatour
Une chose est de regarder danser. Une autre, plus intense et plus jubilatoire, de transcrire ce regard en trace. Elisa Castagnoli, qui nous a déjà parlé d'un spectacle de Georges Momboye, s'y essaie par une improvisation écrite, intitulée Mouvement continu. Je la laisse expliquer son intention :

"Bonjour,

J'ai participé récemment à un stage expérimental de danse avec Patricia Kuypers et Jean-Léon Pallandre [au CND de Pantin, NDLR]. Les partitions qui nous ont été proposées pour des improvisations dansées sont à l'origine de ce texte (sur la danse) d'improvisation par l'écriture.
Je m'intéresse à la dimension poétique du langage,  c'est-à-dire au rythme, au souffle, à l'impulsion première qui agit au fond du corps dans un geste dansé comme sur une page écrite, selon une même logique interne au mouvement dans sa relation au corps et au sens. Pour cette raison, j'aime la pratique de l'improvisation dans l'écriture comme dans la danse."

Cette photo de Sophie Ristelhueber, exposée au Jeu de Paume pour quelques jours encore, accompagne son texte. Sophie Ristelhueber nous pardonnera, j'espère, cet innocent larcin.

Ecriture improvisée sur danse improviséeSophie Ristelhueber, Le Chardon, 2007
(© Sophie Ristelhueber, ADAGP 2009)


"Mouvement continu du sol à la terre, debout, dans l’air, avec son souffle, toujours en suivant les intermittences de la respiration, le son de son propre mouvement intérieur, un son qui est toujours là, et nous permet d’exister dans le rythme de quelque chose qui ne s’arrête jamais, qui se transforme, change d’état, se détruit et se recrée sans cesse, sans pouvoir jamais disparaître ; et c’est de même la continuité de la vie sur une plus large échelle avec ses secousses, ses suspensions, ses vitesses et ses ralentis, ses intensités différentielles.
...

Un geste tranchant : c’est tout ce qui nous surprend de l’ordre de l’inattendu, de la vibration intermittente, de la pulsation qui traverse le temps et l’espace sollicité par une sensation, un émoi, un effroi, ou d’un ordre purement physique, kinesthésique, atemporel, réveillé dans la répétition rythmique d’un geste. Une série de gestes tranchants, ponctuels, intercalés par des suspensions, des appuis, des vides qui s’enchaînent et se chargent de la tension du précédent dans une montée inévitable d’énergie, dans un paroxysme qui est aussi « dépense énergétique » pure, état d’un hors-du-corps sollicité par l’exercice de l’improvisation.

Détente au sol : la brume blanche, le souffle qui envahit l’entier de l’être. Le corps ne se concentre plus sur rien alors : la pensée fluctue, le sentir fluctue, tout glisse, se disperse, voyage : l’esprit, la chair, la mémoire, les images. On retrouve ces trous du passé, ces espaces vides, creux, insaisissables à l’oeil nu, on pense, ou mieux on ressent nos trous ouverts, on voit les visages des gens disparus, on devient eux, on ne cesse de leur poser des questions, de chercher des réponses.

Travail sur la souplesse : qu'est-ce qu'un corps au sol, un corps qui relâche complètement, à quoi ressemble-t-il ? Un foulard bleu en soie qui tombe par terre, une flaque d’eau, quelque chose qui se liquéfie au sol, la dissolution des os, des structures des cartilages, des membres ; la liquidité, l’éparpillement, le chaos des mouvements intérieurs, des énergies, des courants multiples qui nous traversent… l’état de la liquidité, de la dispersion…
Se mouvoir sans effort, laisser tomber, glisser, vouloir se perdre parfois…

Etre manipulés par des fils invisibles, chercher des trajectoires, des encrages solides au sol, les perdre la plupart du temps ; rester dans un état de suspension douloureuse, de balancement, de renversement de haut en bas. Des fils invisibles nous tiennent suspendus dans l’air mais on a parfois envie de retomber à terre sans effort, sans forme, de devenir un avec elle, de s’abandonner, se laisser faire, de ne plus être alors…

Des fils nous font bouger en toutes directions : comme des marionnettes qui cherchent à devenir des êtres de chair, à retrouver leur centre et la structure des os qui les soutiennent. Ils cherchent des mots aussi contre ce silence de pierres qui les dévore... Rompre sa propre glace pour devenir des êtres de chair, la glace où l'on risque de solidifier jusqu’à ne plus être, où l'on devient des corps vides, des gestes mécaniques, des poses, des attitudes, des masques, où incertitudes et doutes se nourrissent d’eux mêmes, où l'on voit les trames de soie tissues la nuit se défaire le jour.
 
Des gestes cernés par ces silences : étranges, inhabituels, des gestes à vous seul, n’importe comment, n’importe lesquels, autres dans vos mains, un rien peut-être, un rien habité pourtant ; la mémoire d’eau dont vous portez les traces vivantes, quand ça arrive, de devenir un corps de danse.

Eponge : l'état de perméabilité, l’état où l’on absorbe, où l'on est dans cette douceur ou disponibilité à être ; l’état où l’on est poreux, fluidifié, absolument dans la chose et avec la vibration première qui circule en vous, comme une vague avec son courant qui vous entraîne, vous porte… écho de cette vibration qu’il faut chercher pour que la danse soit en nous.

Elisa CASTAGNOLI."

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