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La série du siècle (Partie 4)

Publié le 10 mars 2009 par Reydecali

Staying alive


Game 7

Phil Esposito défie Vladislav Tretiak
Phil Esposito défie Vladislav Tretiak

Malgré le bol d’air offert par la victoire lors de la rencontre précédente, les Canadiens sont toujours en position très délicate : ils sont dans l’obligation de remporter ce septième match s’ils veulent s’offrir une belle, et garder la possibilité de triompher dans cette série, qui tient toutes ses promesses. Pour cet affrontement au couteau, Sinden ne modifie que très peu sa rotation, faisant néanmoins entrer Esposito à la place de Dryden dans les cages. Du côté russe, les entraîneurs entendent compenser la perte de Kharlamov, en alignant leurs éléments les plus expérimentés. La « Kid line » est ainsi mise sur la touche, à l’exception d’Anisin.

Les deux équipes rentrent pleines de conviction dans cette partie, qui sera sans doute la plus aboutie de la série en termes de qualité de jeu. Les Canadiens sont les premiers à se mettre en évidence, et ouvrent la marque au bout de quatre minutes de jeu, par l’intermédiaire de Phil Esposito, à la réception d’un centre d’Ellis. La réplique russe ne tarde pas : sur une sortie de zone fulgurante, Yakushev récupère le palet sur la gauche, prend de vitesse les défenseurs Bergman et Park dans la zone neutre, avant de décocher un slapshot imparable. Les Canadiens multiplient les pénalités, et sur un jeu de puissance, Petrov fait la différence, se présente seul devant Esposito et l’efface pour donner l’avantage aux siens. Soixante secondes plus tard, le chassé-croisé se poursuit. Serge Savard réalise un superbe mouvement à la bleue, feintant un tir, avant de servir Esposito qui, en position idéale, inscrit un doublé plein de clairvoyance.

Durant le second tiers, les Soviétiques accentuent la pression, prenant peu à peu la mesure de leurs adversaires (13 tirs à 7), mais tombent sur un mur infranchissable, en la personne de Tony Esposito. En tout début de troisième période, Gilbert redonne un but d’avance au Team Canada, en venant tromper Tretiak d’un revers qu’il glisse entre ses jambières. Un avantage de courte durée, puisque sur une énième supériorité numérique, Yakushev, esseulé au second poteau, remet les deux formations à égalité, signant à son tour un doublé. Les minutes s’égrenant, le match se durcit et les esprits s’échauffent : sur un contact entre Bergman et Mikhailov derrière les cages canadiennes, les deux joueurs en viennent aux mains, et le russe donne un coup de patin à son opposant, l’entaillant sérieusement. Eclate alors une bagarre générale, à laquelle prend part le pourtant pacifique Yvan Cournoyer. Il reste alors moins de trois minutes à jouer, et le Canada n’a alors jamais été aussi près de la défaite. Dans une ambiance surchauffée, les hommes à la feuille d’érable jouent leur va-tout. C’est le moment que choisi Serge Savard pour lancer Paul Henderson à la ligne bleue. Il se présente seul face aux deux défenseurs russes, Vasiliev et Tsynganov, et réalise alors une prouesse technique incroyable, glissant le palet entre ses deux adversaires, enchaînant un petit pont, avant de tirer en déséquilibre alors qu’il est crocheté, pour trouver la lucarne de Tretiak. Durant les deux dernières minutes, les Soviétiques se ruent littéralement sur la cage d’Esposito, mais celui-ci parvient à préserver le score, réalisant quatre arrêts décisifs.

Au bout du suspense, les Canadiens remportent la rencontre, et le droit de disputer un match décisif, pour le bonheur de tous les amoureux de sport. L’homme providentiel, Paul Henderson, qui avait déjà inscrit le but vainqueur (GWG, game winning goal) lors de la partie précédente, est sur un nuage. Ce joueur au profil d’anti-héros, joueur méritant mais pas superstar durant ses neuf années passées en NHL, devient le sauveur. Il revient sur son but exceptionnel après la rencontre : « Je ne marquerai plus jamais un but aussi important dans ma vie, et je peux désormais mourir tranquille ». Il ne sait pas à cet instant que l’histoire peut réserver parfois bien des surprises…

The goal heard around the world


La série va donc se jouer sur un seul et unique match. Plus qu’une simple rencontre sportive, cette opposition décisive revêt des enjeux politiques et idéologiques majeurs, et au jeu de la déstabilisation, les Soviétiques ont depuis longtemps prouvé leur incomparable savoir-faire. La veille du match, la tension est à son paroxysme. C’est le moment choisi par les bureaucrates communistes pour jeter un pavé dans la marre. Les arbitres préalablement désignés, avec l’accord des deux camps, pour officier lors de la rencontre, sont à l’origine le tchèque Rudy Bata et le suédois Uve Dahlberg. Malheureusement, ce dernier tombe mystérieusement malade, et se trouve dans l’incapacité de remplir sa tâche (on évoquera par la suite une sombre affaire de nourriture empoisonnée, l’hypothèse la plus probable étant cependant le fait qu’il ait renoncé suite à des pressions, le coach Sinden le croisant le jour J en pleine forme…). Sans demander l’avis des canadiens, les Russes choisissent pour les remplacer le duo d’allemands Baader-Kompalla, le cauchemar des hommes à la feuille d’érable ! Inacceptable pour la délégation canadienne. Alan Eagleson, président de la NHLPA et un des promoteurs de la série, contacte immédiatement son homologue russe, Alexander Gresko, et lui signifie que si la décision est maintenue, le Team Canada boycottera le match. Inflexibles dans un premier temps, les Soviétiques finissent par se rendre compte que les joueurs sont tous derrière Eagleson, et qu’une négociation s’impose s’ils désirent les voir monter sur la glace. Quelques heures avant le coup d’envoi, un compromis est trouvé : à chaque formation revient le choix d’un officiel. Ce sera Bata pour les Canadiens, et sans surprise, Kompalla pour les Soviétiques. L’affrontement final aura donc bien lieu. Malgré une nouvelle nuit agitée (Phil Esposito racontera par la suite : « Je recevais des coups de téléphone à trois, quatre heures du matin à chaque fois que j’essayais de m’endormir, et cela se produisait uniquement les nuits précédant un match), les Canadiens sont prêts à se lancer dans l’ultime bataille, ce qui pourrait être « le plus grand match jamais joué », selon les mots d’Harry Sinden.

Game 8

Ce 28 septembre 1972, plus que deux équipes, ce sont deux sociétés, deux systèmes de pensée, deux pays qui s’affrontent sur la glace. Au Canada, les parents prennent des congés maladie, le taux d’absentéisme explose dans les écoles, où pourtant des postes de télévision sont autorisés dans les classes. Les bars débordent, les files se multiplient dans la rue devant les vitrines de magasins d’électronique. A Moscou aussi, un jour de congé national a été décrété par la Parti, afin que les habitants puissent suivre la rencontre. Deux peuples rivaux ont ainsi les yeux rivés sur le match du siècle.

Le spectacle peut enfin commencer. Et les craintes canadiennes concernant l’arbitrage de l’allemand Kompalla se révèlent rapidement fondées. Au bout de deux minutes de jeu, il siffle en effet deux holdings plus que litigieux à l’encontre de Bill White et Frank Mahovlich, laissant les Canadiens à trois contre cinq. Les Soviétiques, qui n’en demandaient pas tant, profitent de l’aubaine pour ouvrir la marque, par l’intermédiaire de Yakushev. Tout juste trente-six secondes plus tard, Parise est sanctionné pour une interférence sur Maltsev. Le défenseur sort de ses gonds, frappant violemment la glace, et reçoit une méconduite. Il se rue alors vers l’officiel, faisant tournoyer sa crosse au-dessus de sa tête. Il se réfrène heureusement au dernier moment, mais est logiquement expulsé de la partie. Kompalla demande alors à Phil Esposito de prendre la place de son coéquipier en prison, pour les deux minutes et la méconduite, arguant d’une règle internationale qui lui permet de choisir n’importe quel joueur de substitution pour les pénalités, principe dont personne n’a jamais entendu parler. Devant l’explosion de colère du banc canadien, et les injonctions d’Harry Sinden, il se décide à faire marche arrière, remplaçant Esposito par Dennis Hull. Il semble à cet instant que tout soit mis en œuvre pour déstabiliser les Canadiens, qui restent malgré tout concentrer, et parviennent à égaliser dans la foulée sur un but d’Esposito. Sur un nouveau jeu de puissance, appelé suite à une interférence de Cournoyer, les Russes reprennent les devants, Lutchenko trompant Dryden à la réception d’une passe de Kharlamov, qui joue malgré sa cheville fracturée. Redoublant d’efforts, les hommes de Sinden reviennent à la marque peu avant le terme du premier tiers, Park concluant une magnifique action collective. Les deux formations rentrent aux vestiaires sur un score de parité.

summit12La seconde période repart sur les mêmes bases que la précédente. Au bout de seulement vingt-et-une secondes, Shadrin redonne l’avantage aux siens, Dryden étant surpris par un rebond derrière ses cages. L’égalisation intervient aux abords de la mi-match; la réalisation est l’œuvre de Bill White. Les Soviétiques décident alors de passer la vitesse supérieure, et dans la minute suivante, Yakushev trompe une nouvelle fois Dryden. Le break est fait sur un nouveau power play, Vassiliev, esseulé au second poteau, trouvant l’ouverture. Les Canadiens, une fois de plus au bord du précipice, restent cependant positifs, conscients qu’ils possèdent les armes pour renverser la vapeur. Durant la pause, un Alan Eagleson furieux fait son irruption dans le vestiaire : conversant de la possible issue de la rencontre avec son homologue Gresko, ce dernier venait de lui faire remarquer qu’en cas de nul, les Soviétiques demanderaient la victoire, invoquant une meilleure différence de buts (32-31). La question n’avait jusqu’alors pas été posée… Il harangue les troupes, leur faisant entrevoir que désormais, il n’existe d’autre alternative que la victoire.

Et le message semble parfaitement reçu lorsqu’après deux minutes de jeu, à la suite d’un superbe débordement de Peter Mahovlich, Esposito s’impose dans le slot, avant de tromper Tretiak. Il fallait marquer vite pour les Canadiens, qui sont désormais plus que jamais en vie, et multiplient les assauts sur la cage de Tretiak. Les Soviétiques parviennent dans la foulée à tuer deux pénalités consécutives, mais reculent ostensiblement. A sept minutes du terme, c’est encore un Esposito au sommet de son art (Sinden qualifiera cette troisième période de son leader comme « son heure de gloire »), qui se faufile entre trois défenseurs, tir sur Tretiak qui repousse, se bat pour récupérer le palet derrière la cage, retente sa chance sur le gardien russe qui s’en sort une nouvelle fois, mais ne peut empêcher de laisser un rebond, exploité par Cournoyer, qui marque du revers. La lumière rouge pourtant, ne s’allume pas. S’en suit une scène des plus rocambolesques : Alan Eagleson, posté dans la tribune, voyant que le but n’est pas validé, entre dans une rage folle, et tente de se frayer un chemin vers la table de marque, au milieu des soldats de l’armée rouge. Ces derniers, ne connaissant pas son identité et pensant qu’il s’agit d’un simple supporter, l’interceptent et commencent à le molester. Intervient alors l’imposant Frank Mahovlich, qui vient à la rescousse de son compatriote en montant dans la tribune, apostrophant les militaires avec sa crosse, bientôt suivi par ses coéquipiers, qui se massent derrière la balustrade. Eagleson est finalement ramené sur la glace, et répond à la bronca de la foule par un bras d’honneur, imité par Joe Sgro et Mike Cannon, membres du staff. Une atmosphère belliqueuse règne sur la partie, la métaphore guerrière affublée à la série n’a jamais été aussi tangible, l’opposition entre les joueurs à la feuille d’érable et les soldats russes suggérant les prémices d’une lutte armée…

Après un moment de délibération, le but du Roadrunner est finalement accepté, et le jeu peut finalement reprendre ses droits.

Les deux équipes paraissent de plus en plus fatiguées : les Canadiens jettent leurs ultimes forces dans la partie, pendant que les Russes font le dos rond, aidés par l’inamovible Tretiak. Les secondes s’égrènent inexorablement… La voix annonçant la dernière minute de jeu fait gronder le Palais Loujniki. La ligne Cournoyer-Esposito-Frank Mahovlich est sur la glace, tentant son possible pour inscrire un but miraculeux. A ce moment, et sans tenir compte des consignes de son entraîneur, Paul Henderson interpelle Mahovlich, réclamant un changement (il confessera par la suite que c’est la seule fois de sa carrière qu’il prit une telle initiative). Une fois. Deux fois. Trois fois. Le grand attaquant revient alors vers le banc, laissant sa place à Henderson. Cournoyer et Esposito, exténués et qui s’apprêtaient à sortir, décident de rester un moment supplémentaire. Le palet est sous contrôle soviétique. Valery Vasiliev tente de gagner du temps derrière son propre but, mais sa relance hasardeuse finit dans la palette d’Yvan Cournoyer. La suite appartient à l’histoire, et à la voix du commentateur Foster Hewitt :

« Cournoyer has it on the wing. Here’s a shot. Henderson makes a wild stab for it and falls. Here’s another shot. Right in front. They score ! Henderson has scored for Canada ! »

Yvan Cournoyer tombe dans les bras de Paul Henderson
Yvan Cournoyer tombe dans les bras de Paul Henderson

Ainsi se produit le miracle. Paul Henderson, auteur du but « entendu autour du monde », est de nouveau le messie, et envoie son équipe et tout le peuple canadien au paradis, dans un dénouement dramatique digne des plus grands films hollywoodiens. Cournoyer tombe dans ses bras, laissant juste le temps à Denis Brodeur (père de Martin, gardien emblématique des New Jersey Devils), d’immortaliser l’instant, en prenant une photo qui allait à jamais marquer l’histoire du hockey sur glace. Tous les Canadiens fêtent le héros au centre de la patinoire. Il reste pourtant trente-quatre secondes à jouer. Un dernier arrêt décisif de Dryden, et la trompe retentit.

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Les Canadiens ont gagné, et viennent d’offrir au monde du sport l’un de ses plus grands moments. Une série unique, envoûtante, renversante, magique, hors du temps… Après cela, le hockey ne sera plus jamais tout à fait pareil…


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