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Mausolée pour un livre assassiné

Publié le 14 avril 2009 par Marc Lenot

La Photographers’ Gallery à Londres, dans des nouveaux locaux plus spacieux, présentait (jusqu’au 12 avril) les quatre candidats au Prix Annuel, sous les auspices de la bourse allemande. Le lauréat, Paul Graham, tout comme Tod Parageorge avec ses vues de Central Park, exposent des expériences intimes et quotidiennes, alors que les deux femmes candidates montraient toutes deux un travail autrement plus présent, critique et engagé. Je ne reviendrai pas sur Taryn Simon et son exploration de l’étrange et du caché, présentée il y a un an chez Almine Rech.

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L’exposition d’ Emily Jacir est un sous-ensemble de ce qu’elle montrait au Guggenheim, ayant gagné le Prix Hugo Boss, et dont j’avais vu quelques éléments à Venise. C’est un travail sur l’archive, sur la mémoire, thème si fréquent dans cette région. Comment, à partir de quelques vieilles photographies, à partir de quelques livres écornés, de quelques lettres jaunies, peut-on faire revivre la mémoire d’un homme mort il y a maintenant 37 ans ? Comment peut-on raconter une histoire, avec des bribes, des évocations, des mystères, des détails dérisoires comme ce jeton d’ascenseur percé d’un trou au temps où les ascenseurs étaient payants et où on pouvait truander le mécanisme ? C’est une relique, un détail d’amour passé, envolé, détruit un jour d’octobre 1972 par huit assassins dont les noms sont notés par sa veuve sur une feuille de carnet aussi affichée
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là. Bien sûr c’est aussi une histoire politique, bien sûr il n’est pas indifférent que l’artiste et la victime appartiennent tous deux à un peuple opprimé et occupé, mais l’essentiel ici était aussi dans la construction de cette mémoire, dans la magnification de ces bouts d’archive, dans ce Matériel pour un film qui ne sera pas tourné.

Wael Zuaiter traduisait les Mille et une Nuits en italien au moment de sa mort et l’exemplaire qu’il portait sur lui a été déchiré par une balle : ce livre apotropaïque qui doit permettre de repousser sans cesse la mort au lendemain ne l’a pas protégé. Le mausolée au livre assassiné qu’Emily Jacir montrait au Guggenheim n’était pas à Londres, sinon en pensée. 

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