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Rouquin moi-même

Publié le 14 avril 2009 par Menear
Allers-retours est un roman à lire direct en ligne ou bien PDF plus au calme, lissé sur l'écran ou embarqué sur liseuse. Roman de K. qui passe parfois par ici et que je salue au passage. Roman dont le début m'a séduit de suite avec esprit très road-movie-book-truc américain, la suite un peu moins mais peu importe. Puis observation-cartographie des rouquins esquissée en bar breton le temps d'un coup d'œil. Ce passage, je l'ai à la fois apprécié en tant que rouquin moi-même, peut-être à cause d'une certaine curiosité du « comment c’était pour lui ?», et pour le reste aussi.
Toute la soirée, je n’avais pu m’empêcher de garder un œil curieux sur lui, non seulement à cause de son étrangeté, ni même par réflexe agreste -dans les bars de campagne comme dans les saloons de Western, l’image d’Épinal veut que le premier nouveau venu soit toujours scruté avec circonspection par les habitués, cliché parisien qui n’est pas toujours vrai- mais parce qu’il était roux. Rouquin moi-même, j’ai tendance à observer attentivement les autres. Il y a une multitude de manières d’être roux. Mais on peut globalement combiner deux couples d’alternatives : dur ou clair, et heureux ou malheureux.
Les clairs heureux sont les vrais blonds vénitiens, rares. C’est une couleur réputée idéale, au-delà même du blond. Je dois dire que je n’en ai de ma vie rencontré qu’un -un vrai. Ce sont les seuls roux à avoir le privilège d’être appelés blonds, privilège auquel vient s’ajouter l’image des palais de la cité impérialement romantique de Venise.
Les durs malheureux, à l’opposé, sont ceux qui seront immanquablement, éternellement, mieux connus sous le nom de « poil de carotte » ou « Frameto », d’un roux non pas foncé mais dur, de ce roux que personne n’hésite à qualifier de « laid », de ce roux qui fit pleurer mon arrière-grand-père le jour de la naissance de ma mère lorsqu’il vit qu’elle était rousse, de ce roux qui leur donne la réputation de puer, d’être allergiques au soleil, d’être tachés, marqués du sceau du démon, et qui leur valut la mort en Égypte jusqu’à ce qu’un rouquin, Rhamsès II, apparaisse sur le trône…
Les suivants, les durs heureux, comme Evans, sont les habitants des « pays celtiques », chez qui la chose est très commune. On peut y en être fier parce qu’elle signifie, dans l’inconscient collectif, une certaine pureté raciale, et une certaine païennie virile qu’on aime y cultiver. Au nombre de ceux-là peut s’ajouter Rhamsès II, bien évidemment.
Le clair malheureux, enfin, ne l’est pas complètement dans son malheur. Il a en fait un double malheur, et un double bonheur. C’est mon cas, comme celui de ma mère, mais pas de mon arrière-grand-père qui était, lui, un roux « dur ». Le clair malheureux a certes souffert des amalgames entre sa couleur et celle du « roux dur ». Mais il souffre un peu moins que ce dernier, en général. On l’a convaincu petit à petit qu’il ne faisait pas « roux laid » comme le fils d’unetelle, mais « roux doré », les adultes allant parfois jusqu’à la confusion avec le blond vénitien. C’est un roux que les autres enfants n’appelaient pas systématiquement « poil de carotte » ou « Frameto », et que les adultes appelaient « boucles d’or ». Enfin, ce roux vire souvent au brun après l’adolescence, ce qui fait peu à peu de nous des éléments socialement acceptables. On n’en reste pourtant pas moins malheureux : c’est en effet au moment où l’on commence à ne plus en souffrir et à en être fier que la couleur nous quitte. De là cette légère nostalgie qui fait que j’ai tendance à observer les rouquins, nostalgie à laquelle s’ajoute une certaine curiosité du « comment c’était pour lui ?», et le sans-gêne qu’on peut imaginer à un noir qui observerait longuement la couleur noire d’un autre noir, avec une insistance qu’un blanc n’oserait jamais se permettre.
K., Allers-retours, P. 19-21

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