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COUP DE TORCHON de BERTRAND TAVERNIER

Par Abarguillet

COUP DE TORCHON de BERTRAND TAVERNIER   VIDEO


L'AOF en 1938. Le petit village de Bourkassa ( Oubangui ) a pour unique fonctionnaire d'autorité Lucien Cordier ( Philippe Noiret ), qui passe, aux yeux de ses administrés et de la communauté européenne, pour un incapable et un parfait cocu. Mais le pleutre va se transformer  - sans que l'on sache très bien pourquoi et quelle mouche l'a piqué -  en ange exterminateur, persuadé qu'il est investi d'une mission divine. Il se met alors à abattre froidement plusieurs membres de son entourage, blanc et noir. Ce carnage colonial prélude en mineur, et sur le mode bouffon, à la sanglante hécatombe qui va bientôt ravager l'Europe.

Bertrand Tavernier a toujours travaillé au coup de coeur et, de ce fait, il s'est attelé successivement à des registres très divers, aussi bien à une intrigue policière, à une fresque historique, à un fait criminel du siècle dernier dont il a tiré une sorte de western à la française. Son domaine d'élection, par-delà la diversité des sujets abordés, paraît être la farce tragique ( comme Renoir parlait de " drame gai" ), à grand renfort d'effets baroques, alternant avec des plages de mélancolie ( Un dimanche à la campagne ). Quand on lui demandait de caractériser  Coup de torchon,  il s'en tirait par une boutade en parlant de comédie métaphysique ; ou bien en jouant avec les titres de ses films précédents -  c'est l'histoire du fils du Juge et de l'Assassin qui, à force de voir la mort en direct, décide de prendre une Semaine de vacances !  En souvenir de Prévert, dont l'ombre tutélaire plane, on pourrait sous-titrer cette murder party sur fond d'épopée africaine L'affaire est dans le sac.


Jean-Pierre Marielle et Philippe Noiret. StudioCanal

Typiquement français par son cadre ( le monde colonial à la veille de la Seconde Guerre mondiale ), ses personnages et son esprit anarchisant, ce film n'en témoigne pas moins de l'admiration de son auteur pour la littérature et le cinéma américain : le thème est d'ailleurs emprunté à un roman de Jim Thompson. Le cinéaste a transposé l'action et la typologie des Etats-Unis dans un milieu européen, comme il l'avait déjà fait pour Simenon dans son premier film  L'horloger de Saint-Paul  ( 1974 ). On y gagne une fable intemporelle sur la débilité humaine, la fragilité des esprits et des coeurs, les pulsions incontrôlées des êtres, tout cela empreint d'une féroce jubilation, auquel le personnage interprété par Philippe Noiret, stupéfiant d'ambiguïté, participe beaucoup. Le Bien et le Mal c'est pareil, ça sert pas beaucoup par ici, ça rouille, ça doit être le climat - soliloque le héros, mélange de Don Quichotte et d'Ubu roi.

Tous les acteurs méritent d'ailleurs d'être cités - Stéphane Audran et Isabelle Huppert, Jean-Pierre Marielle et Guy Marchand,  tant ils contribuent à créer l'atmosphère étouffante et poisseuse de cet opus, mélange relevé et âcre d'humour noir et de farce cruelle, brûlot anachronique qui s'achève sur une pirouette et laisse entendre - selon Alexandre Trauner - que la justice divine est sans doute incompatible avec les idéaux humains.


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