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Censure fumeuse contre Jacques Tati

Publié le 17 avril 2009 par Savatier

 Bien avant l’invention des logiciels de retouche photographique, Staline avait fait effacer Trotski (et bien d’autres) des clichés officiels, à grands renforts de ciseaux. Aujourd’hui, c’est le très consensuel Jacques Tati qui se trouve victime d’un autre totalitarisme que « l’air du temps » et les groupes de pression antitabac entretiennent à toute occasion. L’affiche de l’exposition « Jacques Tati, deux temps, trois mouvements » qui se tient actuellement à la Cinémathèque française reprend en effet une photo de Mon oncle représentant un Monsieur Hulot plus vrai que nature, transportant son neveu Gérard sur le porte-bagage de son solex, sa sempiternelle pipe coincée entre ses dents. C’est cette pipe – quoique, comme dans tous les films de Tati, jamais allumée – qui n’a pas eu l’heur de plaire aux juristes de la RATP, lesquels craignaient, à l’occasion de leur campagne d’affichage, de contrevenir aux dispositions de la loi du 10 janvier 1991, dite loi Evin, qui interdit « toute publicité directe ou indirecte pour l’alcool et le tabac ». En lieu et place de la pipe, les organisateurs de l’exposition, fort surpris de la décision de leur partenaire, ont choisi de faire figurer un petit moulin à vent jaune, parfaitement incongru et qui eût sans doute bien fait rire Tati.

Peut-être les juristes responsables de cette bouffonnerie sont-ils incultes, inculture et

censure constituant les deux faces d’une même médaille. Pierre Assouline, qui fut le premier à s’élever contre cette mesure, a d’ailleurs raison d’y voir un « crime contre l’esprit. » Mais peut-être voulurent-ils simplement éviter à la RATP l’un de ces procès dont les associations hygiénistes, qui ne manquent jamais une occasion de faire parler d’elles, brandissent régulièrement la menace. Le terrorisme intellectuel d’une bien-pensance qui voudrait imposer à tous une vie bien réglée dans le meilleur des mondes lissés possible a envahi notre société et gagne malheureusement, chaque jour, du terrain, notamment dans la sphère culturelle. Car Tati n’est pas la première victime de la loi Evin. En 1996, la Poste avait déjà effacé la cigarette de Malraux sur un timbre qu’elle avait émis ; en 2005, la BnF avait aussi retouché une photo de Prévert qui partageait avec Francis Carco et Blaise Cendrars l’habitude d’un éternel mégot vissé au coin des lèvres. Lucky Luke lui-même a dû substituer un brin d’herbe à sa cigarette dans la bande dessinée !

Si l’on veut absolument respecter la loi Evin à la lettre (« publicité directe ou indirecte » ouvrant aux interprétations les plus abusives), ou plutôt se prosterner devant les tenants de l’ordre moral dans leurs revendications les plus ubuesques, il va falloir, je le crains, renoncer à montrer bien des images, sauf à les retoucher, donc les dénaturer. L’Eglise fit stupidement recouvrir les nudités des peintures bibliques de Michel-Ange ou de Masaccio lors de la trop célèbre « Croisade des feuilles de figuier », peut-être nous forcera-t-on un jour à substituer un accessoire quelconque à ce « tabac que l’on ne saurait voir » chez nos célébrités.

Le magnifique Baudelaire au cigare de Neyt serait-il hors la

loi ? Mettons un sucre d’orge entre les doigts du poète, et faisons de même pour Freud, Hitchcock et Romain Gary… jusqu’à ce que le sucre d’orge devienne, lui aussi, tabou, puisqu’il ne faut manger ni trop sucré, ni trop salé, etc… Un portrait de Churchill ne semble pas politiquement correct ? Collons-lui un stylo dans la main pour remplacer son havane. Que dire encore de cette photo publiée dans un grand hebdomadaire, il y a quelques mois, montrant Nicolas Sarkozy dans son bureau de l’Elysée, tenant un cigare ? De Gaulle ou Hannah Arendt ont-ils posé avec une cigarette ? Substituons-lui le premier colifichet venu – un crayon ou, pourquoi pas ?, un petit sifflet festif, du type « langue de belle-mère » – peu importe le ridicule, puisqu’une pseudo morale sera sauve ! Quant au commissaire Maigret, retouchons consciencieusement films et téléfilms image par image pour faire disparaître cette pipe hautement provocatrice et subversive, et profitons-en pour envoyer au gnouf ce satané fumeur de capitaine Haddock, mille sabords ! Voilà qui devrait faire un tabac dans l’intérêt de la santé publique.

Au passage, profitons-en pour épurer nos musées de leur odieux tabagisme publicitaire : apposons quelques repeints sur Les Joueurs de cartes de Cézanne, mutilons sans remords l’Autoportrait de Van Gogh de 1889, L’Homme à la pipe de Courbet, la Femme à la cigarette de Picasso. Avec Magritte, la question est encore plus simple à résoudre : il suffirait de passer une épaisse couche d’une peinture quelconque sur sa célèbre toile, Ceci n’est pas une pipe, et d’y inscrire : Ceci est le néant. Cela ferait un beau monument dressé à l’âme des censeurs qui tirent la loi Evin de leur poche plus vite que leur ombre, et davantage encore de ceux qui, par une curieuse servilité, devancent leurs désirs.

L’affaire me rappelle singulièrement l’une de mes visites en Iran, à la fin des années 1980. J’avais trouvé, dans une librairie, une édition du très innocent Petit Larousse que chaque écolier consulte : toutes les images de représentation corporelle avaient été caviardées par les fonctionnaires du service de la « répression du vice et de la promotion de la vertu ». Ainsi, du David de Michel-Ange, on ne voyait que la tête, les mains et les pieds ! Personne n’imaginerait Charlot sans son chapeau, Leclerc sans sa canne, ou Brassens sans sa guitare. Or, la pipe fait partie intégrante de Monsieur Hulot, tout comme son imperméable.

Cette forme de censure de ces nouveaux tenants de la « répression du vice » n’est pas seulement ridicule, elle prouve qu’ils prennent le public pour un imbécile, incapable de distinguer une photographie ou une représentation artistique d’une publicité incitant à la consommation du tabac. Cela dit, devons-nous nous plaindre de cette infantilisation, nous qui, face aux multiples pressions sociales et réglementations hygiénistes, ne protestons jamais, sinon en silence ? Enfin, la cause est entendu, Monsieur Hulot conserve sa pipe « en privé » (à la Cinémathèque) et s’en voit amputé en public… Et cette mesure nous est imposée… par quelques allumés.

Illustrations : Affiche de l’exposition de la Cinémathèque - Affiche RATP (détail) - Baudelaire au cigare - Charles de Gaulle - Affiche de Maigret, L’Affaire Saint-Fiacre - Sigmund Freud - Hannah Arendt - “It’s the hat”, Campagne de publicité du chapelier Hut Weber de Bonn, © Francisca Mass/Service Plan.


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