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Entretien avec Etgar Keret et Tatia Rosenthal

Publié le 19 avril 2009 par Yguerda

keret-rosenthalINTERVIEW. Passionnés par ce film, qu’ils portent à bout de bras depuis huit ans.
Etgar Keret et Tatia Rosenthal,  ont accepté de me recevoir et de répondre à quelques questions sur Le Sens de la vie pour 9,99$ qu’ils ont respectivement scénarisé et réalisé.

  • Il vous a fallu huit ans pour réussir à produire ce film. Pourquoi de telles difficultés ?

Etgar Keret - Au départ, ça s’annonçait bien. Quand on a présenté le scénario, il a même remporté un prix très prestigieux à New York University. Mais dès qu’on a commencé à s’adresser aux producteurs américains, on nous a expliqué qu’on ne pouvait pas faire d’animation qui ne s’adressait pas à un public jeune. Un producteur nous a même écrit que si… le SDF ne se suicidait pas… si… Lenny ne se baladait pas tout nu… si… si… si… on acceptait de faire cinquante autres changements, alors on nous financerait. Ils étaient désolés : ils nous disaient aimer le film, mais être obligés de penser commercialement. Notre film n’a pas de public défini et on nous a clairement dit que ce qui rendait notre scénario unique, travaillait en même temps contre lui.  C’est pourquoi nous avons eu de grandes difficultés à trouver les financements. Sans les fonds australiens, que nous avons trouvé totalement par hasard d’ailleurs, il nous aurait été impossible de réaliser ce projet.

  • Et justement, comment en êtes-vous venus à l’Australie ?

Etgar Keret - C’est une histoire drôle… Emile Sherman, le producteur australien, devait se rendre en Israël, et il devait passer par Londres avant. Or avant de prendre l’avion, en Australie, un écrivain local avec lequel il travaillait, lui a dit : “puisque tu vas en Israël, il faut absolument que tu rencontres ce type, Etgar Keret, c’est un écrivain, un ami, voici son numéro…” Mais Emile Sherman, avait d’autres chats à fouetter, alors il a pris la carte et a pris soin de s’en débarasser. Mais lors de son escale à Londres, il a rencontré un autre écrivain, qui lui a aussi dit : “puisque tu vas en Israël, il faut absolument que tu rencontres ce type, Etgar Keret…” Et là, au bout de la deuxième fois,  il s’est dit qu’il fallait vraiment me rencontrer ! Il est Juif, il voulait produire un film vraiment “israélien”… c’est-à-dire qui traite de l’armée ou de l’Holocauste… ce genre de sujets. Je lui ai parlé du Sens de la vie pour 9,99$. Il n’était pas emballé : il m’a dit que premièrement, il ne produisait pas d’animations et deuxièmement, que  ça ne traitait aucune problématique “israélienne”. Mais bon, comme il avait un long vol, il m’a dit de lui donner le scénario pour y jeter un coup d’oeil et passer le temps. Après l’avoir lu, il s’est senti attiré par le projet et a décidé de le financer.

  • Vos difficultés sont venues en grande partie du fait que vous avez choisi de faire une animation. Pourquoi y teniez-vous autant ?

Tatia Rosenthal - En raison même du côté métaphorique des histoires, il nous semblait que si nous avions voulu faire un film normal en ajoutant des effets spéciaux, le côté surnaturel et le côté réaliste auraient été trop séparés de fait. La technique du stop-motion nous permettait de créer un monde à zéro dans lequel le magique faisait partie intégrante !
Etgar Keret - Le scénario a été écrit dans l’optique d’une animation. Du coup, les personnages n’ont pas un schéma psychologique complet ; ce sont plutôt des allégories. Et j’ai le sentiment que si nous avions gardé exactement les mêmes pers onnages, les mêmes textes, mais tournés en live-action, les spectateurs se seraient dit : “ce type n’est pas réel”. Alors que face à une animation, le spectateur sait que le type n’est pas réel puisque ce n’est pas un être humain, alors il accepte plus facilement d’avoir affaire à des allégories.

  • Les six nouvelles que vous avez sélectionnées sont plutôt tristes et pessimistes… est-ce votre vision de l’existence ?

Etgar Keret - Pour moi, les mots “triste” et “pessimiste” sont des mots très différents. Mes histoires sont tristes mais elles sont optimistes car les notions de tristesse et d’optimisme vont de paire. La tristesse vient du fait que l’on pense que les choses peuvent être meilleures. Elle vient du fait que l’on se dit : “l’humanité et la vie peuvent atteindre un niveau supérieur“.  Alors que, si l’on est pessimiste, on n’est pas triste puisque l’on part du principe que ça ne peut pas aller mieux ! Donc, je répète, je pense que si mes histoires sont tristes, ça tient au fait qu’elles sont résolument optimistes. Prenez l’histoire de Dave : il est convaincu qu’il existe un sens à la vie et il est convaincu qu’on peut l’atteindre !
Tatia Rosenthal - En choisissant les six histoires, j’ai simplement pris celles qui me parlaient le plus.  Je ne me suis pas posé la question de créer un équilibre entre histoires drôles et histoires tristes.

  • Et sur tous vos personnages, y en a-t-il un qui vous touche plus que les autres, ou dans lequel vous vous reconnaissez davantage ?

Tatia Rosenthal - On m’a déjà posé la question et souvent je réponds Albert… mais en y réfléchissant bien, j’ai réalisé que c’est la marionnette d’Albert que je préfère. Pas le personnage ! Pour Etgar, je crois que ces gens fonctionnent comme un multi-organisme, fonctionnent en groupe, et j’aime le groupe que forme ces personnages, pas un personnage en particulier.
Etgar Keret - Oui, tous ces personnages, ensemble, forment un seul personnage : le petit Zack représente son côté enfantin, la top-modèle Tanita c’est le côté sexy, Dave en est la facette optimiste, l’ange est la facette grognon-cynique. En fait, c’est l’immeuble dans lequel cohabitent toutes ces différentes natures qui forme un seul être.

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  • Etgar Keret, quelle est votre principale crainte lorsqu’un réalisateur vous annonce vouloir adapter l’une de vos nouvelles ?

Etgar Keret - La première fois qu’on a adapté une de mes nouvelles, je voulais que ça colle exactement au texte. Puis j’ai réalisé qu’une adaptation n’est précisément pas votre histoire, mais le regard que porte quelqu’un sur votre histoire. Et maintenant, je vais voir les adaptations en me disant que si j’aime, tant mieux, et que si je n’aime pas, eh bien, je suis triste, mais je ne me sens pas responsable. Ce serait une erreur que de vouloir contrôler les adaptations dont je n’écris pas le scénario.

  • Tatia Rosenthal, ce n’est pas la première fois que vous adaptez des nouvelles d’Etgar Keret . Qu’est ce qui vous plaît tant en elles ?

Tatia Rosenthal - Ca semble un peu réducteur de le dire aujourd’hui, mais lorsque j’ai lu Etgar Keret pour la première fois, ce qu’il faisait était totalement nouveau. Il a été le premier auteur post-moderne en Israël. Je pense qu’il a vraiment changé la société, parlant de l’Autre et de compréhension mutuelle d’une façon hilarante… et visuelle… et unique ! Je pense qu’Etgar et moi avons des visions très similaires du monde. Enfin, il y a vraiment trop de raisons qui font que j’aime tant ses histoires.

  • Votre littérature, Etgar Keret, est souvent qualifiée d’absurde. Ce terme vous  convient-il?

Etgar Keret - Mes textes sont absurdes dans la mesure où la réalité est absurde. J’essaie de saisir l’expérience de vie. Et je n’ai pas l’impression d’exagérer quoi que ce soit ! J’écris sur l’expérience humaine telle que je la ressens. Certes, les choses qui ont lieu dans mes histoires n’ont pas forcément lieu dans la vie réelle, mais les émotions dont je parle sont aussi intenses et aiguës dans la vraie vie qu’elles le sont dans mes livres. Alors, je préfère que l’on dise que mes histoires sont  “hyperréalistico-fantastico-grotesques”.
Tatia Rosenthal - Oui, je trouve que qualifier les textes d’Etgar d’absurdes est un peu réducteur car il n’y a rien d’arbitraire dedans. Dans la littérature  absurde, il a toujours quelque chose d’injustifié, et je trouv au contraire que le travail d’écriture d’Etgar est très authentique, même si es choses magiques et surnaturelles y font irruption.

  • Etgar Keret, Quelle est la différence de démarche entre l’écriture d’un livre et l’écriture d’un scénario

Etgar Keret - Je suis très heureux de pouvoir faire les deux. Ce qui me semble dificile dans l’écriture d’un livre, c’est qu’il s’agit d’un exercice très solitaire. On est seul avec soi. Et ceux que j’aime avec l’écrire de films c’est qu’il nécessite une collaboration avec d’autres personnes. Le Sens de la vie pour 9,99$, je l’ai co-écrit avec Tatia… Pour Les Méduses, j’ai travaillé avec mon épouse. C’est ce travail d’équipe qui me séduit le plus dans la production d’un film.

  • Quels sont les projets sur lesquels vous souhaitez travailler maintenant?

Etgar Keret - Moi je travaille sur l’écriture d’un livre. Avec mon épouse, nous avons décidé de nous organiser pour pouvoir passer plus e temps avec notre fils. Actuellement, elle travaille sur un film, donc je vais rester à la maison, écrire… et je ne devrais pas participer à la production d’un film avant plusieurs années.
Tatia Rosenthal - Et moi je compte adapter mon livre préféré à l’écran. C’est un livre pour enfants qui s’appelle “Quelqu’un a sauvé la princesse”. Ce serait une animation… encore !


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