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Le juge de touche n’a pas oublié Stalingrad

Publié le 20 avril 2009 par Marc Lenot

Cette exposition à la Hayward Gallery à Londres (jusqu’au 4 mai) a pour commissaire l’artiste Mark Wallinger, dont on a pu voir récemment l’installation protestataire State Britain au MAC/VAL. Je suis toujours un peu dubitatif quand un artiste joue au curateur, ça peut donner le meilleur comme le pire. Ici, c’est plutôt bien, malgré le titre ‘insider joke’, Le juge de touche russe (bien sûr vous saviez tous, mais moi pas, qu’il s’agit de l’arbitre de touche, en fait Azeri et non pas Russe, qui donna la victoire à l’Angleterre contre l’Allemagne lors de la finale de la Coupe du Monde 1966 sur un but contesté; quand, bien des années plus tard, on lui demanda sur quoi fut basée sa décision controversée, il répondit simplement “Stalingrad”). Ce juge de touche, ce ‘linesman’ à la limite du terrain, cet homme passé à l’histoire sous une identité nationale qui n’était pas la sienne, ce protagoniste du sport comme acte de guerre entre nations en temps de paix, ce passeur d’une bataille sanglante de 1943 vers une autre bataille en 1966, ce mélangeur de genres, ce brouilleur de lignes, ce transgresseur de frontières, du nom de Tofik Bakhramov, est finalement une bonne introduction pour cette exposition.

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Car c’est bien de frontières et de leur franchissement qu’il est question ici, des vraies frontières d’abord, celles marquées par des murs, des barbelés, des guérites, celle de Nicosie (avec des photos stéréoscopiques de Wallinger), celle de Berlin (avec la recréation post 1989 de scènes du cinéma est-allemand par Amie Siegel), celle entre Inde et Pakistan (avec la ridicule cérémonie martiale de la fermeture vespérale du poste de Wagah) ou la délimitation du 49ème parallèle entre Etats-Unis et Canada. Il manque cette frontière, certes, mais ce mur est-il encore une frontière, comme ce cartographe le montre avec un humour désespérant. Frontières de l’espace, Mars ou la Lune, frontières invisibles comme celle à peine marquée par un fil de Fred Sandback, frontières trop visibles comme celles filmées en Yougoslavie par Aernout Mik à l’envers du décor.

Des frontières, passons aux lignes, aux seuils : l’invention de la perspective par Dürer ou l’exploration d’un monde inconnu entre les deux tours du WTC par le funambule Philippe Petit, seuil de l’indécision avec ‘Duchamp 11 rue Larrey’ où Elaine Sturtevant nous place

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face à la copie d’une seule porte menant dans deux directions. Peu à peu la confusion s’installe, la réalité s’estompe, le trompe-l’oeil domine. Sommes-nous devant un vrai bureau de vote en Floride (’Poll’) lors de l’élection de 2000, ou cette absence de signes, ce vide de lettres et de chiffres, cette irréalité signalent-ils une reconstruction factice (de Thomas Demand) ? Laquelle de ces deux ‘pierres’ de Vija Celmins (To Fix the Image in Memory XII) est-elle ‘vraie ? et laquelle en bronze, copie de l’autre ?
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Cette courbe de Moebius tridimensionnelle, cette bouteille de (Felix) Klein (Single glass Klein bottle) par Francis Oakes, n’a plus ni intérieur, ni extérieur. Bruce Nauman marche-t-il réellement au plafond (Revolving Upside Down, plus haut) ? Et Monika Sosnowska, nous entrainant dans un labyrinthe eschérien, veut-elle aussi nous faire basculer, nous déstabiliser, nous faire marcher aux murs ou au plafond ?

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On va du factice au faux, qu’on le traque en radiographiant Diane et Actéon de Titien, ou qu’on le dévoile en démystifiant un faux de Appert montrant deux généraux versaillais prétendument fusillés par les Communards. D’autres cherchent la vérité dans l’exploration de l’infiniment petit (Robert Hooke, George Stubbs) ou dans l’analyse du mouvement (Eadweard Muybridge, Woman Crouching). C’est une exposition tourbillonnante, questionnant à chaque instant les frontières entre réel et imaginaire, entre perception et connaissance, entre Histoire et histoires.

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La pièce la plus émouvante est une vidéo du chorégraphe Jérôme Bel, à qui l’Opéra Garnier confie sa scène en 2005. Jérôme Bel choisit de présenter pendant 37 minutes, Véronique Doisneau, 42 ans, mariée, deux enfants, simple sujet du corps de ballet, qui va partir à la retraite dans huit jours : rien d’une étoile, rien d’une beauté fulgurante, une danseuse ordinaire, un peu lasse, un peu désabusée, mais dont les yeux s’éclairent soudain quand elle parle de tel ou tel ballet. La frontière passe ici, entre stars et gens ordinaires, entre ce que nous attendions sur la scène de Garnier et ce que Bel nous donne à voir, dans ce changement de perspective, dans ce recadrage du réel.


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