Magazine Beaux Arts

La créolité ambiguë

Publié le 30 avril 2009 par Marc Lenot

kreyol-5b.1241099488.JPGPeut-être faut-il regarder différemment. Peut-être n’est-il pas toujours possible de dire “ceci est une exposition artistique, qui montre des oeuvres d’art” ou bien “ceci est une exposition documentaire, où on parle de cuisine, de musique, de tourisme, de la vie des gens et pas seulement d’art, avec des choses qui ne sont pas forcément des oeuvres d’art”. Peut-être, trop habitués à l’exposition d’art, avons-nous du mal à accepter que les oeuvres d’art soient ici mêlées, sans trop de spécificité, ni d’explications, aux recettes de cuisine dans une scénographie magistrale et grandiloquente, faite de tôles ondulées et de murs de carton tout aussi ondulé. Ici, c’est à la Villette, dans la Grande Halle, jusqu’au 5 juin, dans l’exposition Kréyol Factory, qui tente de présenter l’identité créole, antillaise et réunionnaise.

Grande exposition, trop grande, où l’attention se disperse, se dilue, où, plutôt que de regarder les oeuvres une par une, on se laisse envahir par une ambiance, une forme de torpeur un peu béate,

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moins critique, plus empathique (et cela, bien avant le ti’punch de bienvenue). Sept séquences, plus ou moins pertinentes, mais toutes avec une profusion d’oeuvres et de documents entremêlés.

A la fin, une vision moins parcellaire de cet univers : franchement, parmi les soixante artistes présents, qui connaissais-je avant d’entrer ici ? Ceux qui, venus d’ailleurs, parlent de négritude et de créolité :  Kara Walker, Bruno Peinado et Allora & Calzadilla (encore que lui vienne de Cuba et de Porto-Rico); mais parmi les locaux, seulement le guyanais Mathieu Abonnenc. Alors c’est l’occasion de bien des découvertes, des images à engranger, à ressortir un jour.  

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L’oscillation ambivalente de la créolité entre affirmation identitaire et métissage interculturel (ambiguïté du thème s’ajoutant à l’ambiguïté de la forme de l’exposition) est par exemple très visible dans l’installation de Philippe Thomarel, qui multiplie ces petites poupées bigarrées (Histoires parallèles; ci-contre et en haut). Comme une permutation mathématique rigoureuse, nous avons sous les yeux toute la palette du noir au blanc, du brun au rose plutôt, mais chaque couleur reste distincte, juxtaposée à l’autre, occupant une partie du corps, mais sans se dissoudre.

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Les corps penchés en avant de Jorge Pineda perdent la tête, ou plutôt celle-ci perd tout volume, devient un dessin au mur, une coiffure afro sans épaisseur. Perte d’identité, dilution, désespérance aussi de tous ces personnages; à l’arrière plan, j’ai saisi un technicien sur son escabeau, aussi évanescent que la sculpture du premier plan (Afro Issue).

Parmi les impressions visuelles particulièrement fortes, il y a ces rangées de

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bidons tambours baignés d’une lumière bleutée irréelle, réalisés pour le Carnaval 2006 par un collectif d’artistes haïtiens, la Gran’Rue,* menés par Mario Benjamin,  où transparaissent des visages de fantômes ou de déesses (en haut à droite). Il y a aussi cette voiture décorée de milliers de douilles de balles de revolver, de Limber Vilorio (Acorazado), avec cette lumière vert-bleu irradiant de l’intérieur et le rouge orangé du métal.

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La femme créole est aussi présente (sinon par le nombre d’artistes femmes, en tout cas par le sujet) : prostituée et mère, pivot familiale et séductrice. Blekis Ramirez (De mar en peor; détail à gauche) assemble des silhouettes de bois au visage sévère, pendues à des crochets, cependant que Lyle Ashton Harris nous présente le modèle Renée Cox en Vénus Hottentote aux prothèses exorbitantes, témoignage du regard blanc sur la femme noire, symbole de désir exotique.

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Quant à la plage, autre élément de la vision européenne fantasmée sur les îles, Tony Capellan nous emmène à la Mar Caribe, avec ces tongs dans toutes les nuances de bleu, ornés de fil de fer barbelé, piège mortel.

Pour compléter l’exposition, pour diluer encore plus l’art (plastique) dans l’environnement culturel et social, il y a aussi de la musique, de la danse, des conférences; le programme est ici.

* André Eugène, Jean-Hérard Celeur et Frantz Jacques dit Guyodo.

Photos 1, 2, 4, 6, 7, 9 et 10 de l’auteur. Autres photos courtoisie La Villette:
- photo 3 Philippe Thomarel, photo de Jean-Marc Sicard;
- photo 5 Jorge Pineda, collection IVAM Valencia, photo de Mariano Hernandez;
- photo 8, Lyle Ashton Harris, en collaboration avec Renée Cox, collection privée, photo de Lyle Ashton Harris.


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