Magazine Culture

L'Amérique au panthéon rock, part 30

Publié le 18 mai 2009 par Bertrand Gillet
Des portes s’ouvrent, une autre se referma quelques temps après, dans le silence du néant, comme une tombe froide, lessivée. Ouah, la phrase, je m’étonnerai toujours… Jim Morrison, sors de ce corps, argh… Bon reprenons le cours normal de cette chronique après cette interruption d’outre bombe, lyrisme littéraire oblige. Décembre 1970, les Doors entrent en studio pour enregistrer le dernier album prévu dans le contrat avec Elektra Records. L’ambiance est pesante, Morrison est coincé entre l’alcool et ce fameux procès pour obscénité lors du concert de Miami où il aurait joué de son sexe comme d’un micro. La cohésion n’est pas là et au fil des jours, les conflits éclatent. Résultat, Paul E. Rothchild claque la porte, putain LE producteur des 5 premiers albums des Doors !!! Le mec se barre œuvrer sur Pearl de Janis Joplin. Bruce Botnick, l’ingé son, décide de produire L.A. Woman avec le groupe. On imagine que c’est lui qui a l’idée d’installer une cabine d’enregistrement dans les chiottes du studio (le son de la voix s’en ressent alors agréablement) pour offrir à Morrison une sorte d’évasion provisoire, avant de décoller pour la France. Car le chanteur semble déjà loin, loin du groupe, de sa vie, de Los Angeles… Il plane dans un entre-deux mortifère. Mais attachons-nous à quelques détails troublants avant de disserter sur les vertus rock de ce sublime chef-d’œuvre et chant du cygne des mythiques portes. C’est avant tout le sixième album, six dans le calendrier de la genèse est le chiffre qui correspond à la création du monde, tout du moins son point final, avant le septième jour du repos (éternel ?). Au Moyen-Âge, le six est considéré comme le symbole de la puissance, puissance virile et blues de la voix de Morrison qui n’a jamais aussi bien chanté. Six, nombre parfait qui est en même temps la somme et le produit de ses diviseurs (1+2+3 = 1x2x3). Pour autant, il est pour les théologiens un chiffre imparfait, le sept incarnant la plénitude, utilisé trois fois (666) pour représenter la bête immonde dans l’Apocalypse. Ce sixième album a-t-il diaboliquement scellé le destin mortel de James Douglas Morrison ? Dernière coïncidence numéraire troublante, le septième album des Doors sans leur charismatique chanteur-poète a pour nom Other Voices… Pour expliquer aussi le détachement physique du Jim à l’époque, beaucoup sont allés de théories en conjectures avec d’autres détails surprenants : comme la pochette. Morrison y apparaît petit, tassé, comme vaincu par les tourments de sa propre vie, il semble même avoir été « ajouté » dans la composition photographique. Quant aux paroles, elles nous révèlent bien plus si l’on prend soin de lire entre les lignes. Par exemple, le vers « I think the bathroom is clear » dans Hyacinth House. S’agit-il de la salle de bain où il enregistra tout l’album ou de celle, plus funeste, de la rue Beautreillis où il trouva la mort ? De même, les jacinthes furent pendant longtemps le symbole de l’élégance (le Morrrison des débuts à la beauté gréco-latine) puis de l’insouciance. De l’insouciance à la perte de tout repère, aux folies du corps et de l’esprit, comme un aller simple vers l’abîme de la tombe, il n’y a qu’un pas. Et comme dit le poète : « C’est toujours là que le sol se dérobe ». Deuxième point nébuleux autour de cette chanson : le solo de Manzarek qui lui fut inspiré par une polonaise de Chopin. Or, Frédéric Chopin mourut à Paris comme Morrison et, comme notre roi lézard, finit ses jours avec cette étrange aversions pour les foules et les applaudissements : « Elles finiront par m'étouffer par leur gentillesse et moi, par gentillesse, je les laisserai faire » avoua t-il à ses proches. Et si l’on veut aller plus loin, on pourrait dire que les nombreux blues, reprises ou nouvelles compositions, sont autant de signaux d’alerte d’une déprime déjà consommée dans les fonds de verres où marinait déjà le vieil alcool de la mort. Car Hiss By My Window étaye largement cette théorie par des paroles à tiroirs, fortement mélancoliques :
Windows started tremblin'
With a sonic boom, boom
A cold girl will kill you
In a darkened room.
La femme froide serait la mort, le boom sonique le bruit d’un cœur en crise qui lâchera quelques mois plus tard. With a sonic boom,  étrange écho au refrain Break on Trough (To The Other Side). Quant à Riders On The Storm, le mystère est entier. On est sûr que le vers « There’s a killer on the road » fait allusion à Billy Cook, un criminel qui assassina toute une famille alors qu’il faisait de l’auto-stop. Mais cette chanson épique accrédite une autre thèse : un accident entre une voiture et un camion transportant des indiens navajos dont fut témoin le jeune Jim. Profondément marqué par cette image sanglante et fumante, Morrison expliqua lors d’une conférence de presse à New York en 1967 qu’il fut alors littéralement traversé par l’âme des défunts. Tous ces thèmes, toutes ces interprétations nous conduisent inévitablement à penser que L.A. Woman fut le dernier album des Doors et ce dans tous les sens du terme, une épitaphe morrisonienne en bonne et due forme. Dernier et meilleur album, plus long de 10 minutes, fondamentalement rock parce débarrassé des oripeaux psychédéliques qui firent la gloire et la magie des premières productions. De l’intro sexuelle et funky de The Changelling jusqu’au final dramatico-éthéré de Riders From The Storm joué en pluie d’accords au fender rhodes, tout est bon, beau, massif, lascif, génial, atonal, bluesy, choisi, quant au morceau titre, nous ne pouvions rêver plus belle ode à la cité californienne des anges panoramiques. La chanson n’a de cesse de caracoler sur je ne sais quelle bretelle d’autoroute imaginaire, enfin presque, dans un vrombissement de guitare permanent, jusqu’à l’incantation, Mister Mojo Risin’, jusqu’à l’extase élastique du temps, jusqu’à l’explosion rock’n’roll et la reprise du thème principal, Jim roulant dans sa gorge des inflexions grasses, graves, suaves, comme un Franck Sinatra boursouflé, hirsute, porté par un orchestre rock parfait, provisoirement et subtilement accompagné par le guitariste Marc Benno qui fut le compère psychédélique de Leon Russell au sein de Asylum Choir et par le bassiste Jerry Scheff, ce qui laissa à l’époque les coudées franches à Ray Manzarek pour pianoter des notes par moment groovy pour finir en orgasme cataclysmique surligné d’un solo kriegerien post jouissif. Oh L.A. Woman, you’re my allllbuuuuuuummmmmmmmm !!!!!!!!!!!
La semaine prochaine : quand Merrell Fankhauser fait sa MU

Retour à La Une de Logo Paperblog

A propos de l’auteur


Bertrand Gillet 163 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte