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"Journal d'un poète jeune marié" de Juan Ramon Jiménez (lecture d'Auxeméry)

Par Florence Trocmé

Jimenez C’est un livre-chrysalide – un de ces carnets de bord intimes qui donne à lire les diverses phases d’un accomplissement réussi.

« Maintenant je sais que je suis universel en moi-même. Être connu de l’univers m’importe peu. Que celui qui voudrait me lire apprenne cette merveilleuse langue espagnole. »

On trouve là, page 190, en appendice de l’ouvrage (et donc hors champ de lecture du livre tel qu’il fut d’abord construit et publié par l’auteur) ce simple et crâne constat : affirmation d’une conquête personnelle, d’une réalisation qui transcende la simple destinée individuelle, et dans le même mouvement, affirmation de la beauté et de l’efficacité de l’instrument qu’on utilise.

Magnifique certitude, qu’on pourrait tout aussi bien trouver en épigraphe comme dite par un tiers témoin de la transformation achevée, en inscription liminaire à l’ensemble du recueil. Comme une invitation à suivre l’auteur vers cet accomplissement. Le suivre avec loyauté, pour lui accorder à chaque étape de son itinéraire la reconnaissance de cette grâce-là : le don de soi à soi-même & la maîtrise de sa langue.
Sur le second point, tout de suite, ceci : nous lisons là une de ces traductions exemplaires, qui, à l’évidence, rend pleinement justice au texte. Rien là qui pèse ni qui pose, et cette fluidité est d’un naturel qui convainc immédiatement. Le traducteur, de plus, nous offre une préface qui circonscrit avec précision les données de l’œuvre, aussi bien en son temps qu’en raison des connexions qu’on lui trouvera dans l’ensemble des littératures du Nouveau Monde et de l’Ancien.

Mais d’abord, une remarque, peut-être exagérée, mais qui me paraît pertinente.
Nous Français, – est-ce une impression qui m’est propre ou un fait ? – n’avons une connaissance, je parle de fréquentation ordinaire, de la poésie de langue espagnole, qu’assez lâche, pour employer un qualificatif honnête… Du moins, depuis quelques décennies, me semble-t-il, nous tournons-nous plus électivement vers ce qui nous vient du continent nord-américain en langue anglaise réinventée par les héritiers de Whitman (et de Poe, mais celui-là, il ne faut pas trop prononcer son nom : trop Français, lui-même, ayant été traduit par deux de nos plus grands, et donc pas assez lui-même, en quelque sorte ! – C’est ce que je crois avoir entendu assez souvent…).
Or, ici, qu’avons-nous ? Précisément, un livre fondateur, autant qu’un accomplissement personnel indubitable. Et qui a rapport, justement, avec cette affaire du Nouveau Monde, et qui ne parle pas la langue dominante de la contrée impériale. Et ne la singe pas.

Ouvrage en effet d’un qui va , et qui revient. Qui sait qu’il part pour découvrir à son tour, comme beaucoup l’ont fait, et comme d’autres le feront ; qui en effet, découvre, distingue, voit, parcourt du regard mais aussi de quelques autres sens, le monde qu’il est venu visiter ; et qui s’enrichit, au cours puis au retour de ce voyage, de se savoir enfin soi-même. Et ne se complait nullement dans sa certitude, mais la fait partager, et estime que là est aussi le signe de l’accomplissement avéré qu’il se sent en droit de revendiquer.

Le Journal d’un poète jeune marié est certes le livre de bord d’un être qui se lie, et se réalise, de se connaître opérant une liaison définitive avec ce qui doit au regard de la postérité constituer son être-même, sa ressemblance, dirais-je.
Pour que cette ressemblance à soi s’effectue, pour que la chrysalide devienne l’être neuf qu’elle doit devenir, il faut, nous dit le traducteur, une « séparation » : le poète quitte le lieu de sa naissance, sa langue donc, pour aller vers une inconnue, la réalité d’un monde qu’il ignore ; mais quittant ses racines géographiques, il conserve le sens de cette langue sienne, et creuse cette réalité nouvelle pour en tirer sa propre substance neuve. Jiménez était un homme sujet à de fréquentes dépressions : ce journal de voyage, au dedans de soi autant qu’au dehors du monde, est parcouru sans aucun doute des signes d’un toujours possible naufrage ; mais ce que je veux y lire, c’est, plus que ces allers-retours des « exaltations » et des « décrochages » notés par Victor Martinez, c’est le « travail » lui-même du poète avec sa langue. Dans la diversité des approches du réel, et dans l’aisance du passage du vers à la prose, de l’aphorisme à la strophe, etc. C’est elle, la langue, qui emplit de signes ce qui pourrait se révéler vide de signification : de la faiblesse même de l’être naît le pouvoir de faire naître ce qui doit être dit, parce que vu et ressenti, et compris comme désormais faisant partie de soi, et composant l’être neuf. Formulons cela autrement. – La langue est l’instrument que le réel utilise pour créer cet être nouveau, qui doit parler son dialecte personnel, et se savoir enfin devenu.

La biographie de Juan Ramón Jiménez distingue trois paliers dans son œuvre : celui de la formation, l’ « étape sensible », au tournant des siècles dix-neuvième et vingtième jusqu’au premier conflit mondial. Le poète est l’auteur, alors de Pastorales, de Balades et d’Élégies dans le goût du symbolisme finissant : mélancolie, songes amoureux, souvenirs et vague à l’âme ; puis influence de Verlaine et Baudelaire, et du décadentisme anglo-français. Parcours sans faute de goût, d’un formaliste éclairé. La carrière de Jiménez sera couronnée par un Nobel (en 1956, deux ans avant sa mort, en exil volontaire à Puerto Rico depuis l’arrivée de Franco à la tête de son pays), au terme d’une troisième étape, dite suficiente ou verdadera, soit une forme de voix « moyenne », et « assurée » de sa « vérité », un équilibre en quelque sorte entre toutes les composantes de l’être : accord de soi avec soi, dans une foi en la perfection de la langue et de la beauté du monde.

Le Journal d’un poète jeune marié marque l’entrée dans l’étape intermédiaire, et déterminante, dite « intellectuelle ». C’est en 1913 que Jiménez rencontre celle qui allait devenir son épouse, une personne de caractère, dont l’intelligence sera en tout à la hauteur de son génie, Zenobia Camprunbí Aymar, traductrice elle aussi de Shakespeare, Poe ou Pound; c’est en sa compagnie qu’il fait son voyage aux États-Unis en 1916. Il se rendra là familier de la poésie des Yeats, Blake, Shelley, et d’Emily Dickinson et de Walt Whitman (une magnifique réflexion de Jiménez en toute fin de volume, sur le rapport de Whitman au « peuple »).
La chose qui semble remarquable, à mes yeux de lecteur de Williams, de Pound et d’Olson, donc loin peut-être des préoccupations de ce formaliste et de croyant attiré vers la « transcendance », est précisément que ce livre se situe en un point de suture entre les continents.
La chrysalide fait sens.
J’y lis la jubilation de la jeunesse ouverte, de la promesse qu’on s’engage à se tenir :

« Et il regarde, joyeux, le ciel et la terre,
adolescent, passionnément…
 » (page 82)

Je vois bien, aussi, les nuages intérieurs :

« Une armée grise d’heures aveugles
nous assiège
– telles des vagues, comme des nuages, –
dans la tristesse qu’elle nous apportent.
 » (page 46)

Je vois aussi un désir d’objectivité, nommons-le ainsi ce mouvement qui porte l’écriture entière du livre vers sa complétude. Par exemple, dans cette pièce intitulée Cimetière (une obsession propre à Jiménez certes, mais ici, un support pour autre chose qu’une plainte – un constat de réalité, un enregistrement opiniâtre du réel) :

« Est resté ce petit hameau de morts, oubli qui se rappellerait à l’amour de quelques arbres, qui ont été grands dans leur enfance agreste, petits, aujourd’hui qu’ils sont vieux, entre les terribles gratte-ciels… » (page 71)

Dans la description des choses vues, toujours une pointe de violence, de férocité venue des tréfonds. Une exigence de vérité. La volonté de regarder ces choses en face.
Et même parfois, quelque chose justement d’un Williams (le bon docteur se mettait sous la lampe après minuit, la journée de travail terminée, pour exorciser ses fantômes, sans autre souci que de vider le débat intérieur de soi avec ses doubles : cela a donné Kore in Hell) dans la persévérance, dans la résolution de parvenir à l’épuisement de tout ce réel qui submerge, qui engloutit la conscience, et que la conscience doit s’appliquer à drainer, à vider de son trop-plein d’émotion, pour trouver l’apaisement :

« Du blanc et du noir, mais sans contraste. Du blanc sale et du noir sale, dans la fraternité de l’abject. (…) Noirs les arbres secs ; noir le portrait des cieux dans les rondelets liquides que fait le maigre ruisseau à mesure qu’il dégèle ; noirs les ponts, la bouche du tunnel, les rigides trains qui avant d’entrer dedans, sont déjà dedans, comme si quelqu’un les eût effacés après les avoir dessinés au fusain. (…) Tout est confus, diffus, monotone, sec, froid et sale en même temps, noir et blanc, c’est-à-dire, noir, à toute heure et sans dispersion. Quelque chose qui est, mais que l’on n’a pas ni que l’on désire, que l’on sait n’avoir jamais désiré et que jamais l’on ne se rappellera sinon dans l’indifférente et involontaire inattention du sommeil difficile. » (page 60, Tunnel urbain, daté de Boston « tard, après une journée de fatigue »)

Ce Journal d’un poète jeune marié aura été pour la poésie espagnole quelque chose comme l’équivalent, pour nous, de Connaissance de l’Est de Claudel et des Poésies d’André Walter de Gide, nous dit le traducteur ; et la postérité de Jiménez se lira, bien entendu, dans le Poète à New York de Lorca, entre autres.
Nous pouvons, nous, – nous devons le lire en notre temps comme un des accomplissements majeurs du siècle passé, le livre d’un homme en quête de son identité, et résolvant son inquiétude par la claire expérience de sa langue, en se confrontant et à l’expérience d’un monde neuf sans renier son origine, et à l’expérience de la vie à deux dans l’affirmation de sa singularité.
Mariage du réel avec le réel : des éléments du monde avec l’élémentaire étrangeté de soi à soi.

Coïncidence sans harmonie autre que celle de l’accord nécessaire, et donc vital.
Livre tout aussi indispensable : sans lui, nous manquerait un des jalons de la modernité en langue espagnole. Venus du Nouveau Monde, un Huidobro, un Vallejo, par exemple, ont établi une relation particulière avec l’Ancien – une sorte d’installation dans ce que cet Ancien Monde pouvait leur donner à transmettre, et cela sur le fond de la tragédie du siècle, l’un en tant que passeur, l’autre en tant que combattant et exilé ; l’œuvre de Jiménez, sous le signe de l’aller et du retour, pour finir par l’exil aussi, dans l’autre sens, n’est pas moins hantée des spectres du siècle passé, et l’originalité de son œuvre et en particulier du Journal réside dans le fait qu’il est de ceux qui savent considérer leur destin les yeux grand ouverts, à hauteur comparable, et en avance même sur le temps.
Une manière d’inquiète sérénité habite cette poésie. Il convient de l’entendre.

Contribution d’Auxeméry

 

Juan Ramón Jiménez
Journal d’un poète jeune marié
Traduit par Victor Martinez
Librairie La Nerthe éditeur / Collection classique)
20 €

biographie de Jiménez par Auxeméry

 

 


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