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Spécial Prix des Découvreurs : autour de Chaos de Franck Venaille

Par Florence Trocmé

Dans le cadre de son accompagnement du prix des Découvreurs, Poezibao publie ici (et publiera dans les prochains jours) une série de textes et documents liés aux auteurs de la sélection 2008. Il est d'usage que chacun donne une courte présentation sur son livre et les organisateurs du prix publient de leur côté une note de lecture pour chacun des sept ouvrages sélectionnés.
Je publie aujourd'hui la note de lecture que Georges Guillain a consacrée à Chaos de Franck Venaille et la lettre que lui a adressée ce dernier en réponse à cette lecture

1. La note de lecture de Georges Guillain

Commençant en forme de fraternel salut à Villon - cet autre François - par une épitaphe dans laquelle il évoque la figure d’un grand second rôle du cinéma d’avant guerre, Raymond Aimos, abattu en août 1944 sur une barricade, après avoir interprété le rôle du guillotiné dans Le mort ne reçoit plus, se terminant par un poème dédié, in memoriam, à Robin Cook, auteur sulfureux, entre autres, de Comment vivent les morts, le dernier livre de Franck Venaille, CHAOS, se réclame de cette puissante vitalité ruineuse que la Poésie confère depuis toujours à la grande Faucheuse.

Ceux qui, après la relative sérénité acquise de Tragique, et l’arpentage quelque peu distancié du triangle toujours fortement érotisé de son quartier d’enfance, effectué avec Hourra les morts !, attendaient confirmation de cet accomplissement tranquille sensé donné par la corne invasive de l’âge, en seront pour leurs frais. L’homme blessé, « l’apprenti-foudroyé », ce « capitaine de l’angoisse animale » qu’à plus de soixante-dix ans demeure largement Franck Venaille[i], continue de saigner : les « cicatrices se formeront plus tard » écrit-il, « pour le moment nous en sommes au sang qui, lentement, s’écoule ». Désormais confronté à la chiennerie médicale comme il l’a été à tant d’autres, politiques, voire historiques, pour ne rien dire des religieuses, des familiales… Venaille, « Malade à en crier d’âme/ De corps à en être, d’émotion », profère ses injures, ses cris de gorge, vitupère les « Faces de crachats » menant « enquête sur l’état de [ses] nerfs », dénonçant une dernière fois « le nom du médecin/ Souverain, celui qui dans l’anus/ Des chevaux souffle, siffle et sonde », lui reprochant « ce forfait surtout : nous/ Avoir laissé naître hélas & s’en vanter ».

Certes, si les fleurs de ce livre souvent atroce, comme dirait Baudelaire, sont pour l’essentiel fleurs du mal, l’humour s’y affirme parfois comme dans l’évocation faite en dernière partie du fantôme de Bertolt Brecht remontant la rue de Vaugirard et à qui « il faut toujours ses sept heures de confort mental quotidien afin qu’il puisse écrire sous son nom de gloire : lui ». Mais si humour, vache en l’occurrence, il y a, et éphémère réconciliation avec la vie, qui amène telle parole de pardon, telle passagère célébration de la « grande & combien ancienne sagesse des eaux », telle appropriation modeste d’un moment de « silence dans la lumière grise » au fond d’un café de buveurs de bière, qu’anime périodiquement un geste simple à peine visible, pour renouveler la consommation, Franck Venaille n’est pas parti en croisière, non ! Ou s’il part c’est comme toujours en lui-même, pour s’ausculter bien plus profondément que ne le fait la médecine, marchant « dans le désordre de l’existence, tentant/ De calmer l’enfant [en lui] De- /La-douleur-première ».
Cet « enfant de-la-douleur-première » qui revient de façon lancinante tout au long de l’ouvrage jusqu’à établir avec le poète un véritable dialogue c’est à lui que revient d’incarner la blessure originelle, celle que ravivent à l’envie toutes les agressions du monde, toutes les occasions de souffrir. C’est vers lui qu’il se tourne pour retrouver le goût de la douleur « Car il n’envisage pas de vivre sans son excroissance : le souffrir ! », « cet homme de colère » et ce « souffre souffrance » « en guerre permanente contre lui-même » c’est-à-dire contre l’enfant qu’il fut : cet incurable qui n’arrête pas de mourir, en lui, « ange aux ailes brisées par les oiseaux de proie. ».

Les poèmes qu’on entend ici, comme l’affirmait Artaud dans sa Lettre de Rodez du 22 septembre 1945, de tous les poèmes vrais, viennent donc bien d’un « tétanos de l’âme » que la souffrance du corps seul ne peut pas expliquer. De fait, « Amères sont nos pensées sur la vie Amè/ Res sont-elles » écrit Venaille, « Nos villes de drap noir sentent l’Histoire à en vomir » et « les marins baltes [dit-on] sont même allés jusqu’à « cadenasser la mer ». Et puis il y a cette effarante Danse Macabre – présence vivante des morts et mourante aussi des vivants - « Cette foule en file filiforme filant discrète/ Ment, fuyant mourants & morts à demi/ Dont on ne sait plus ce que, d’eux, l’on doit/ Faire – les achever ? ». Sans compter, dans ce travail des mots que constitue avant tout l’aventure poétique, « cette infanterie du langage » qui banalise la pensée, transformant l’esprit « en ces champs de batailles inutiles & pourtant mortifères ».

Tout cela qui perce et puissamment dans l’une ou l’autre des 13 ( !) parties de ce livre qui comme à l’habitude chez Venaille animent la page de rythmes et de caractères disloqués, rassemblés, exclamés comme la mer sur le gris des fonds de ciel entre Dunkerque et Ostende, forme avec le souvenir jamais digéré de la participation imposée du poète à la guerre d’Algérie, le fond difficile et cependant dionysiaque de cette œuvre dont certains récuseront la crudité et la violence expressionnistes, la complaisance à la douleur, le robinet fuyant de larmes. Mais repoussé toujours dans ses cordes par la cruauté de la vie et « des Mots Démoniaques », affronté à l’existentiel chaos de soi comme du monde, le poète Venaille, ce dernier grand romantique noir de notre poésie, est de ceux qui ne jettent pas l’éponge, s’acharnent, même sanglants à « demeurer debout sans soutien de quiconque », n’attendant de la vie nulle autre victoire avant le K.O. prévisible qu’avoir rendu lisibles sous les ecchymoses du texte « les coups vicieux de l’adversaire ».

La mort dès lors n’est pas à craindre. Qui n’est d’ailleurs pour lui qu’une longue accoutumance. Et qui viendra, comme dans un film de Delvaux datant des années 60, en « bonne camarade » s’installer, un soir, face à lui, à une table de brasserie. Et le poète pourra même s’écrier : « Oh ! Joie lyrique d’avoir déposé un peu de son barda de vie./ Là, / Contre la faucheuse », avant de décliner, d’une voix forte et paradoxalement martiale, son grade, aux avant-postes du néant : « Moi, Venaille[…] Officier de l’Armée des morts ».

Une satanée recrue, je vous dis, en perspective!

©Georges Guillain

Franck Venaille
Chaos
Le Mercure de France 187 pages 14 euros

2. Lettre de Franck Venaille

Paris, 22 avril 2007

Cher Monsieur,

Vous êtes le seul à avoir remarqué dans chaos la double référence à Aimos ainsi qu’une sorte d’hommage à Robin Cook qui fut un ami et avec lequel, une nuit entière, dans je ne sais plus quelle Auvergne nous avons évoqué nos morts. Cela bien sûr n’est pas l’essentiel du livre mais ces deux références de base servent à la construction de l’ensemble. (Aimos étant une sorte de figure double de mon père).

Merci donc pour votre critique que je n’attendais pas et qui m’a touché. J’ai l’impression que vous ne me lisiez pas pour la première fois tant vos remarques sont justes.

Oui la poésie peut quelque chose contre la mort (la contrer !) mais je ne sais pas au juste quoi. Il faut être modeste et, en même temps, sûr de soi, de ce que l’on avance. Il est bien possible que dans la lignée de Maeterlinck, j’arrive à penser que l’on rencontre des morts tous les jours et qu’on leur serre la main. Mais si les rôles s’inversaient et que nous devenions, nous-mêmes, nos propres morts ?

Merci encore pour votre lecture juste. Oui, je pense être toujours cet homme irréconcilié avec lui-même. C’est ainsi. Mais écrire ne se fait pas dans la joie.

Bien cordialement à vous.

Franck Venaille


[i] A signaler pour ceux qui auraient encore à découvrir le poète l’ouvrage paru récemment chez Jean-Michel Place comprenant outre une présentation effectuée par l’un de ses éditeurs François Boddaert, un choix assez conséquent de textes et quelques rares et belles photos de l’auteur. On peut signaler aussi que Obsidiane vient de rééditer La Descente de l’Escaut qui était devenu introuvable.


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