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Guile

Par Thomz
Guile

Ses yeux s’étaient ouverts, vitreux, et grognant il avait essayé sans espoir de dégager sa tête du nœud coulant qui quelques heures auparavant avait scellé non seulement son cou mais aussi son destin. Aux premiers mouvements de réveil, les corbeaux, qui avaient réussi par on ne sait quel miracle à percer son abdomen raidi par la mort, s’étaient éparpillés en voletées désordonnées, possédant sûrement l’impression de n’avoir jamais rien vu de tel. Si bien que les entrailles putréfiées pendaient à présent allègrement en dehors du corps, comme ces fœtus dont l’appareil digestif, ou respiratoire, grandit à côté d’eux dans le ventre de leur mère, excroissance d’une vie qui vous échappe bien avant la naissance.

Spectacle comique d’un corps désarticulé, rigide, réanimé, qui ne peut élever ses bras plus haut que sa taille, pousse des grognements, surgeons de conscience, une conscience avilie par la mort, dépareillée. Triste spectacle d’une engeance en somme assez commune. Ce bref retour à la vie, qui prendra fin lorsqu’irrémédiablement la tête gonflée de gaz se détachera du reste du corps, le cou peu à peu grignoté par le rognement de la corde et du nœud parfait, œuvre d’une précision magnifique, démoniaque.

Triste spectacle en vérité auquel nous somme conviés sur la morne lande où le temps ne s’écoule plus vraiment si ce n’est le lent passage du jour à la nuit, des saisons, peut-être. Après l’hiver, il n’y paraitra plus rien. On retournera peut être sur les lieux de la potence éphémère et l’on n’y décèlerait rien que de l’ordinaire, un corps en deux, pantin allongé selon un angle probablement improbable sur les planches de bois branlantes, peut être quelques os éparpillés, polis en tout cas par les intempéries. Semblant morbide pour romantique dégénéré. On composera peut être quelque court texte à la gloire de ce corps laissé là, sans se douter un seul instant qu’un miracle avait eu lieu, la révélation que la vie éternelle n’était pas donnée par Dieu mais par quelque chose d’autre que nous ne nommerons pas, certainement redouté par les hommes qui se sont signés au moment d’entendre le claquement sec du cou qui rencontre enfin la sèche coulure de ce nœud parfait, parfait répétons-le. On peindra peut-être quelque toile qui sera vite oubliée, la nature morte n’aura jamais aussi bien porté son prénom. Les couleurs ne s’accorderont pas, l’harmonie ne pourra pas régner. On ne découvrira jamais qu’on n’a pu dire la vérité de ce qui s’est passé, le flux permanent réduit à une suite d’images désarticulées, adossées les unes aux autres donnant l’illusion du mouvement, et ne pourra jamais restituer ce bruit surement mat de la chute, à moins quelque os dénudé par un charognard consciencieux n’en décide autrement et fasse raisonner, pour le plus bref instant un son autre, sûrement plus aigu, à peine, comme celui d’un marteau enfonçant le dernier, ou un autre, trou d’un cercueil d’un bois assez noble pour qu’il ne pourrisse pas immédiatement à sa mise en terre.

Ailleurs, on trouvera la même chose, une autre potence, un autre pendu. Celui là sera peut être revenu à la vie. On n’en saura rien.



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