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Comédie et proverbes façon mancunienne

Publié le 02 juin 2009 par Boustoune

« Quand les mouettes suivent le chalutier, c'est qu'elles pensent que des sardines seront jetées à la mer… » (1).
Ce proverbe fameux est signé Eric Cantona. Il a été improvisé par l’ex-enfant terrible du football français lors d’une conférence de presse mémorable, afin de clouer le bec aux journalistes anglais qui le harcelaient (2).
Avec un peu d’imagination, on pourrait le décliner sous différentes formes, et en tirer, par exemple, une variante adaptée au cinéma anglais :
«Quand les cinéphiles vont voir une oeuvre de Ken Loach, c'est qu'isl pensent qu'ils vont voir un grand film»

…Et ils ne seront pas déçus par Looking for Eric, la nouvelle réalisation du cinéaste, qui, ô superbe coïncidence, met justement en scène Eric Cantona dans son propre rôle.

Looking for Eric - 5
 
Looking for Eric - 6

L’ancienne star du football bénéficie encore d’une côte de popularité élevée à Manchester, lieu de ses plus beaux exploits sportifs. Il est notamment l’idole d’Eric Bishop, un postier supporteur du club de Manchester United. Un type sympathique, ce Bishop, mais totalement dépressif. Blessé par divers échecs conjugaux, déconsidéré par sa fille et incapable d’exercer la moindre autorité sur ses fils, dont l’un fricote avec un type peu recommandable, il craque complètement lorsqu’il revoit sa première femme, qu’il avait quitté de manière totalement irrationnelle et qu’il n’a jamais cessé d’aimer… Même ses collègues, pourtant de joyeux drilles, n’arrivent pas à le dérider. Alors que faire ? S’en remettre à la religion pour surmonter cette épreuve ? Pourquoi pas, mais Bishop ne vénère qu’un seul dieu, et il se nomme Cantona… Et, contre toute attente, « King Eric » va apparaître aux côté de son fan, afin de lui servir d’ange-gardien et lui prodiguer, à travers les aphorismes et proverbes dont il a le secret, les bons conseils qui l’aideront à reprendre goûts à la vie…
Ken Loach, après quelques films plus graves, plus politiques, dont Le vent se lève, qui lui a valu la palme d'or à Cannes il y a quatre ans, revient avec cette exquise comédie, truffée de répliques percutantes et de scènes absolument hilarantes – la séance de relaxation de groupe, où chacun pense à son personnage historique préféré, est une séquence d’anthologie…
La performance d’Eric Cantona, qui joue de son image avec beaucoup d’autodérision, est évidemment pour beaucoup dans la réussite de l’œuvre. Le voir balancer, grandiloquent, ses irrésistibles proverbes philosophiques ou affirmer, un sourire en coin « je ne suis pas un homme, je suis Cantona. » est déjà un spectacle en soi, tant le bonhomme se montre charismatique à l’écran.
Mais il n’écrase en rien ses partenaires, bien au contraire. Son duo avec Steve Evets fonctionne parfaitement et donne lieu à de réjouissantes joutes verbales où chacun a l’occasion de se mettre en valeur.
Looking for Eric - 2
 
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Certains vont grincer des dents devant cette œuvre plus légère que celles habituellement proposées par Ken Loach, et regretter que le cinéaste abandonne un temps son style engagé au profit d’une intrigue plus conventionnelle.
Pourtant le film véhicule bien un message social et vaguement politique, vantant la volonté individuelle et l’investissement personnel lorsqu’ils sont mis au service d’un collectif.
C’est d’ailleurs là que se trouve la clé des problèmes d’Eric Bishop. Dans la force du groupe et l’entraide de la communauté, qui se manifeste dans une séquence finale savoureuse et assez jouissive… Cantona lui montre la voie en lui avouant que le plus beau souvenir de sa carrière de footballeur n’est pas un but, mais… une passe. Un geste généreux, altruiste, solidaire…
Naïf ? Pas plus que les grands films humanistes de Frank Capra, auxquels on pense parfois ici… Tout au plus pourrait-on reprocher au cinéaste anglais quelques longueurs et une intrigue un peu cousue de fil blanc, mais rien de vraiment dommageable…
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Looking for Eric - 4

Looking for Eric est sans doute une œuvre thématiquement « mineure » dans la filmographie de Ken Loach, mais elle n’en est pas moins très réussie et réserve de très beaux moments de drôlerie et d’émotion.
Et au moins, on ne pourra pas reprocher au cinéaste de ne pas prendre de risques, car il fallait oser l’association avec Cantona, il fallait oser confier le rôle principal à un quasi-inconnu, et il fallait oser mettre en scène une comédie pure alors que le public attendait un de ces drames dont Loach a le secret. Le pari était audacieux, mais, pour reprendre un des petits proverbes du King Eric Cantona, « Celui qui anticipe tous les dangers ne prendra jamais la mer ».
Ken Loach, lui, mène sa barque tranquillement et vogue une fois de plus sur les eaux du succès, non sans un certain brio…
Note :
Étoile
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Étoile
Étoile
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(1) « When the seaguls follow the trawler, it’s because they think sardines will be thrown into the sea »
(2) La conférence a eu lieu en 1995, après que Cantona ait agressé d’un coup de pied un supporteur de Crystal Palace venu le provoquer lors d’un match houleux. Ce geste d’humeur malheureux, qui lui a valu une longue suspension hors des terrains, a également déchaîné les tabloïds anglais contre lui. D’où cette petite phrase ironique, cinglante et provocatrice…


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