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Le Cabaret des signes de Kataline Patkaï : une féminité très douce

Publié le 23 juin 2009 par Jérôme Delatour
Le Cabaret des signes de Kataline Patkaï : une féminité très douce
Beatriz Setien Yeregui, Beatriz chante (cl. Jérôme Delatour - Images de danse)

Ma première rencontre avec le Regard du Cygne, 210, rue de Belleville. Il paraît que le lieu est un ancien relais de poste de la fin du XVIIe siècle, quoique Hillairet n'en fasse pas mention. 3 numéros plus loin, au 213, subsiste un des regards de l'aqueduc de Belleville, le regard de la Lanterne, dont les éléments les plus anciens remontent au XVe siècle. Les regards se croisent. Passé la façade anonyme du 210, surprise, on plonge dans Paris-village, version arrière-cour et lampions. On chemine par une longue courette pavée comme entre les jambes d'une femme. Au bout, une petite salle minuscule, cosy comme un utérus. Pierre nue et rugueuse, poutres antiques, parquet de bois, juste quelques rangs de sièges encaissés, il faut se serrer les coudes. Cette sorte de fanum peut s'ouvrir sur la cour par deux battants, y laissant entrer toute sa lumière.

Pépinière de talents comme Micadanses, le Point Ephémère et Mains d'Oeuvres, le Regard du Cygne programme de singuliers événements nommés Spectacles sauvages et Cabaret des Signes. Pour son Cabaret, Kataline Patkaï a convoqué des ami(e)s et leur a laissé carte blanche. Reste que la proposition frappe par sa cohérence. Corps de femmes, visions de femmes, féminisme à l'évidence, mais un féminisme ouvert, serein, sans agressivité, où l'on se sent bien, cocooné. A l'instar du lieu, à l'image de Kataline Patkaï, dont le visage toujours gracieux oscille entre la Joconde et les anges de la cathédrale de Reims. En soi c'est déjà une réussite, à l'heure où le mot même de femme prête à polémique (voyez l'énervement oiseux que suscite l'exposition elles@centrepompidou).
Le sous-titre de ce Cabaret, Jesus et les douze apôtres, donne lui aussi dans ce féminisme souriant : car Jesus s'avère être une femme, la lumineuse Jesus Sevari, et ses apôtres aussi. Parcours sur l'identité féminine, donc, mais aussi sur l'identité de l'expatrié. Kataline est d'origine hongroise. Beatriz Setien Yeregui d'origine espagnole. Jesus chilienne. Viviana Moin argentine.  Et celles qui paraissent plus immédiatement françaises se glissent dans des corps étrangers, étranges, animaux.

Le Cabaret des signes de Kataline Patkaï : une féminité très douce
Viviana Moin, Billy (cl. Jérôme Delatour - Images de danse)
Des femmes qui disent "je" pour se raconter, se partager en somme. Sur le ton de la confidence plutôt que de la proclamation (tant pis pour le cliché sexiste). Isabelle Esposito est la plus inquiétante (La sombre sautillante - une version de la femme étrangement rare sur les plateaux de danse), Viviana Moin la plus sexuelle (Billy - à tous les fabricants de sextoys qui me lisent : Viviana Moin a d'excellentes idées à soumettre à votre profession), Beatriz Setien Yeregui la plus érudite (Beatriz chante - elle joue avec la pensée de Joseph Kosuth et chante des galanteries médiévales ; rappelons à ce sujet que "faire l'amour", avant le XIXe siècle, ne veut pas dire ce que l'on imagine, mais compter fleurette et rien de plus), Julie Trouverie la plus préhistorique, sinon la plus animale (Mysterious Skin - ah ! qu'avec elle La Guerre du feu eût été jolie !)

Le Cabaret des signes de Kataline Patkaï : une féminité très douce
Julie Trouverie, Mysterious Skin (cl. Jérôme Delatour - Images de danse)

Venu faire des photos le jour précédent la première, je n'ai pas pu entendre les Vraoums, ni voir Gemma Higgin Botham et Ugo Dehaes (haha ! un homme), ni partager la tant attendue "performance culinaire". Celle-ci piquant d'autant plus ma curiosité que son principe - manger sur des corps vivants pour assiette - a déjà une longue tradition derrière lui, dont j'ignore l'essentiel. A quand remonte ce jeu surréaliste, sommet d'érotisme cannibale ?

Le Cabaret des signes de Kataline Patkaï : une féminité très douce
Kataline Patkaï, Sisters
(cl. Jérôme Delatour - Images de danse)


Kataline a repris un extrait de Sisters. Créée aux Rencontres chorégraphiques de Seine-Saint-Denis en 2008, cette pièce chemine. Cette fois c'est Kataline qui, Duras en main, jouait le rôle de démiurge et de coryphée. Dans l'atmosphère intime du Regard du Cygne, sous les éclairages changeants et très doux de la lumière naturelle, la pièce autrefois perdue sur le grand plateau du nouveau théâtre de Montreuil changeait de visage. On mesurait mieux les détails, les motifs, les obsessions de Kataline Patkaï. Particulièrement le lien - le cheveu, à la manière de Pelléas et Mélisande, que l'on retrouve dans Krack, nouveau projet de Kataline dont on goûte un aperçu. Lien sensuel (de désir) et violent (de domination et d'arrachement), écheveau ferment de ronde, ou plus exactement de spirale, d'enroulement. Des figures triangulaires aussi, s'étirant en fronton grec (du Parthénon), et d'agrégat monstrueux, polymorphe, prodigue en contractions et en éclatements, dont rarement une tête émerge. Fil, enveloppe, triangle, monstre, autant de signatures de la féminité.

Le Cabaret des signes de Kataline Patkaï : une féminité très douce
Kataline Patkaï, Sisters (cl. Jérôme Delatour - Images de danse)
Muettes à quelques incantations près (pas très convaincantes, soit dit au passage), ces femmes pourraient être soeurs de couvent, avec leurs capuchons de moine. Mais de leur chenille sort une volée grouillante de papillons en maillot de bain. Conglomérat qui s'autodésire, s'autosatisfait et me rappelle, malgré des postulats très éloignés, une pièce toute récente d'Isabelle Choinière. Ou qui rencontre, sur un mode moins ouvertement sensuel, le motif du Bain turc cher à Ingres. Symboles et idées se bousculent encore : mue, métamorphose, double, un et multiple, manifestation du genre dans l'unique, leur conflictuelle confrontation. Quoique tournée vers elle-même, cette entité complexe n'hésite pas à dévisager le regard du public, comme une démonstration de force, une sorte de défi tranquille.

Cabaret des signes #5 : Jesus et les douze apôtres, suite de performances dirigée par Kataline Patkaï, a été donné au Regard du Cygne à Paris du 15 au 17 mai 2009.

Retrouvez ici le Cabaret des signes #5 en images

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