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Espèce

Publié le 30 juin 2009 par Gregory71

Il marchait dans la rue d’un pas rapide et léger, le monde était à distance, sa distance. Il traverse au feu rouge, brusquement une stupeur le surprend, son corps semble parcouru d’un frisson venant du dehors, tel un moment d’arrêt dans le déséquilibre de sa marche.

Quelque chose le freine et pourtant il n’y a nul obstacle. Il a croisé un regard. Non, le regard lui-même ne s’adressait pas à lui. Il y a là un groupe de 3 adolescents. A sa gauche,  l’un d’entre eux présente une tumeur de grande taille qui déforme son visage. On dirait la surface d’une lépiote, irrégulière, tâchée de matière sombre, telle des écailles écornées. Comme si la peau n’était pas humaine. Comme s’il s’agissait d’un autre organisme. Il se resaisit, il se dit que c’est absurde, il se demande à présent pourquoi il a été touché, pourquoi son corps, je ne parle pas de son esprit, a été arrêté si brutalement, par quoi son corps a été saisi dans cette fraction de seconde.

Il n’a pas reconnu l’être humain, dans le face à face quotidien d’une parité que nous oublions - ton regard et mon regard, ton visage et mon visage, selon une ressemblance inapparente, voilà qu’il a été rappelé à ce qu’un visage veut dire par cet incident. Comme si une directionnalité lui échappait: la destination même d’un visage livré aux regards. C’était bien sûr humain, il n’en avait justement jamais douté, mais cela ne lui ressemblait pas, il y avait comme une marge de différence. Il n’était pas saisi de cet effroi face à une autre espèce, un chien ou un animal sauvage, mais face à ce qu’il ne reconnaissait pas. L’effroi de ce qu’on ne reconnaît pas n’est pas ce qui est absolument inconnu mais un phénomène qui désaccorde l’accord des facultés: il y a bien une perception mais elle reste au stade d’une schématisation, elle se bloque à cet endroit précis comme si elle cognait sur un mur. Et il faut  pour cela que ce soit et reconnaissable et non-reconnaissable, il faut que ce soit l’un et l’autre pour que le mouvement de schématisation ait lieu mais qu’il ne s’arrête pas, qu’il continu son processus de réalisation, et que jamais il ne finisse dans la conceptualisation de la raison. Il faut donc un incident dans la figure humaine.

Cette réciprocité des visages, et pourtant chaque visage est différent mais d’une différence qui permet justement de l’identifier au regard d’une moyenne des visages, reste inapparente dans la quotidienneté parce qu’elle structure dans l’histoire de chacun jusqu’à son origine. Le visage que je reconnais comme familier, le  visage que je reconnais comme étranger seront source de communication, de plaisir et de déplaisir.

Ce visage était bien humain mais déformé par une maladie qui semblait s’intégrer dans sa structure même, une maladie qui inventait un autre visage comme si le visage humain, son visage et mon visage, sortait d’une fusion avec une autre matière, avec une autre origine, une autre espèce. Ce visage qui s’exprime, qui parle et voit, ce visage porté par un corps, se déplacant le long des rues, offert aux anonymes que nous ne cessons de croiser et qui nous oublient parce qu’ils voient dans notre visage l’invisibilité de leurs visages. La reconnaissance est immédiate, mécanique, elle permet l’indifférence.

La lisière de l’espace humaine, sa forme même fait évoluer ses tropismes, c’est-à-dire l’ensemble des directionnalités non-intentionelles. Ces directionnalités sont pourtant décodées comme intentionelles, au sens ou c’est à partir d’elles que nous allons tisser l’ensemble des relations autour du monde, des autres et de nous-mêmes. Qu’est-ce que seraient des humains à la lisière de notre espèce? Qu’est-ce que serait le basculement d’une mutation dans l’humanité, cet instant précis qui est un tournant, ni conservation du passé ni anticipation du futur, mais jointure infime entre les deux? Coexistence donc de deux individuations, de deux principes d’inviduation dans la même espèce. Que reconnaitrions-nous en eux, et eux en nous, et chacun de nous en nous-mêmes dans l’échange de ce regard, dans ces visages déformés et monstrueux?


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