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Manhattan, trente ans après

Publié le 01 juillet 2009 par Boustoune


Certains des détracteurs de Woody Allen (si, si, il en a…), lui reprochent de réaliser toujours et encore le même film année après année, à savoir les sempiternelles mésaventures sentimentales d’un intello new-yorkais narcissique et hypocondriaque ou névrosé, selon le millésime…
A voir Whatever works, son nouveau long-métrage, on ne peut pas vraiment leur donner tort. D’autant que le cinéaste, après quatre films tournés en Europe (1), effectue un retour aux sources, à New-York, avec une comédie dans l’esprit et le style de ses meilleures œuvres des années 1970/1980.
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Ca commence, comme il se doit, avec le classique générique allenien - texte blanc, police windsor, sur fond noir et chanson rétro. Ici, « Hello, I must be going » de Groucho Marx (2), l’une des idoles du cinéaste…
Puis le film s’ouvre sur un groupe de new-yorkais discutant sur la terrasse d’un petit bar de Brooklyn. L’un d’eux, un vieux binoclard ressemblant beaucoup à Woody Allen, s’adresse directement aux spectateurs et se lance dans une longue tirade pleine de sarcasme et de misanthropie sur les choses de la vie.
Une manière pour le cinéaste de faire un clin d’œil à Annie Hall, le film qui l’a fait connaître du grand public, et où le procédé avait déjà été utilisé. Plusieurs scènes de Whatever works évoquent d’ailleurs ce petit bijou de la comédie américaine, dont une qui fait référence à la mémorable séquence de chasse aux homards en appartement.
Le cœur du film, cependant, évoque un autre chef d’œuvre du réalisateur new-yorkais : Manhattan. Car Whatever works, c’est principalement l’histoire de la rencontre entre le vieux ronchon du début, Boris Yellnikoff un physicien au génie méconnu qui a raté le prix Nobel comme il a raté sa vie sentimentale, et Melody, une jeune fugueuse pas très futée ayant atterri au pied de son domicile. Boris voit d’un mauvais œil l’irruption de cette écervelée dans sa tanière de vieux garçon, mais accepte toutefois de l’héberger juste pour quelques nuits. A sa grande surprise, la jeune femme s’installe peu à peu, insensible à ses commentaires sarcastiques, ses humeurs, ses petites manies,… 
Fondamentalement, rien n’a changé depuis Manhattan. Le vieil intello est toujours aussi réticent à se laisser attendrir par une femme qu’il juge trop jeune, trop simple pour lui, mais il finit par se laisser séduire, comprenant au passage que l’amour n’a rien à voir avec l’âge, la classe sociale, ou l’intellect, et que la différence de perspective et de point de vue peut être salvatrice.
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Alors, quel intérêt peut bien présenter un film dont les thèmes principaux ont déjà été traités par le cinéaste – et de façon magistrale – il y a près de trente ans maintenant, et déclinés sous diverses formes à raison de un film par an ? Pourquoi se déplacer pour aller voir ce Whatever works dont personne n’a trop parlé et qui sort au tout début de l’été dans un relatif anonymat – d’ailleurs assez incompréhensible ?
Eh bien tout d’abord parce que c’est drôle, très drôle. La trame narrative sert de prétexte à de nombreuses situations cocasses et à des échanges de répliques irrésistibles, comme seul l’ami Woody sait encore les écrire.
Ensuite parce que si la verve comique et les sujets abordés rappellent les premiers films d’Allen, tout est également très différent.
Premier fait notable, le cinéaste ne tient plus lui-même le rôle principal (3). Mais, comme à chaque fois qu’il a confié « son » personnage de juif new-yorkais angoissé par la vie à un autre acteur, le mimétisme est étonnant. Après Kenneth Brannagh dans Celebrity, Will Ferrel dans Melinda & Melinda ou Jason Biggs dans La vie et tout le reste, c’est au tour de Larry David, acteur peu ou pas connu en France (4) de briller dans ce rôle typiquement allenien. Pour contraster avec ce vieil antihéros trop aigri pour profiter de ce que la vie lui offre, Woody Allen a créé sa parfaite antithèse, une femme, provinciale, peu cultivée, pas très intelligente, mais très simple, naturelle, généreuse et ouverte vers les autres. Et surtout prête à vivre pleinement. Pour l’incarner, il a choisi, non pas Scarlett Johansson, mais la fraîche et pétillante Evan Rachel Wood. La jeune actrice, après avoir prouvé son talent dramatique dans quelques rôles dramatiques d’envergure (Thirteen, Across the universe, The wrestler,…), montre qu’elle excelle aussi dans le registre de la comédie. Une nouvelle muse pour Woody Allen ? L’avenir le dira…
Citons aussi, parmi le brillant casting du film, l’irrésistible performance de Patricia Clarkson en bourgeoise coincée et bigote, qui va redonner un sens à sa vie tout en pourrissant celle du duo Boris/Mélody…
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Seconde différence avec les anciens films du cinéaste, l’humour se fait de plus en plus cynique et sarcastique, les répliques sont plus cinglantes, balancées avec une férocité que n’aurait pas renié le grand Groucho Marx - ce qui justifie d’ailleurs sans doute le choix de la chanson du générique d’ouverture. Le sens comique du cinéaste intègre désormais la cruauté et l’amertume qui caractérisaient ses dernières œuvres européennes, y compris les comédies. Mais c’est loin d’être pesant, bien au contraire ! Cela donne un jeu de massacre absolument jubilatoire où chaque petite phrase touche sa cible, pour le plaisir de nos zygomatiques. Mieux, en intégrant la noirceur directement dans la partie humoristique, le cinéaste se sent libre de verser dans le parfait happy-end, et nous offre ainsi un film qui fait un bien fou au moral.
Enfin, on notera que, si le cinéaste aborde encore ses thèmes favoris des rapports de couple et de la sexualité, son regard a évolué, s’est ouvert à d’autres mœurs, d’autres horizons... Ici, les relations amoureuses se déclinent sous toutes leurs formes. Outre les classiques liaisons homme/femme et leur cortège de mensonges, trahisons et infidélités, certains personnages expérimentent aussi des choses radicalement opposées à leur philosophie de vie : l’abstinence, l’homosexualité ou le ménage à trois (« encore une saloperie inventée par les français », d’après un des protagonistes).
Cela confirme le virage amorcé par Vicky Cristina Barcelona. Woody Allen s’est enhardi et n’hésite plus à nous montrer des relations amoureuses plus audacieuses, plus libertines. Mais cette mise en avant de rapports plus « libres » n’est en rien vulgaire ni gratuite.
En confrontant ses personnages à des nouveaux horizons, il leur permet de révéler leur vraie nature, souvent très différente de ce que l’on pensait, ou de ce qu’eux-mêmes pensaient. Dans son opus barcelonais, la sage Vicky finissait par s’éloigner de la vie bien rangée qui l’attendait au pays et Cristina, fille en apparence délurée et téméraire, s’avérait bien moins libérée qu’elle ne le croyait… Même chose ici. Les personnages se découvrent ou se redécouvrent pour, au final, trouver une certaine stabilité et même un certain bonheur.
De nouveaux acteurs, un nouvel humour, de nouveaux axes thématiques qui viennent se greffer aux anciens, dépoussiérés pour l’occasion… Dans ces conditions, difficile d’affirmer que le cinéaste ne se renouvelle pas.
Alors certes, il tourne encore à New-York – c’est sa ville – il met en scène le même genre de personnages que d’ordinaire, confrontés aux mêmes tourments existentiels – c’est le fil directeur de son œuvre – et sa mise en scène n’a rien de spectaculaire – c’est son style et c’est déjà magistral… Et alors ?... Où est le problème ? Pour paraphraser la dernière tirade de Boris, et traduire en français le titre du film : « L’important, c’est que ça fonctionne ! » Quand Woody Allen nous procure, année après année, des œuvres aussi réjouissantes, drôles et enlevées, on aurait tort de faire la fine bouche et de ne pas respecter la morale véhiculée par le film : profiter de la vie et des petits bonheurs qu’elle offre. Et Whatever works en est un, assurément…
Note : ÉtoileÉtoileÉtoileÉtoileÉtoileÉtoile
(1) : trois films londoniens (Match point, Scoop, Le rêve de Cassandre) et un barcelonais (Vicky Cristina Barcelona)
(2) : chanson écrite par Bert Kalmar et Harry Ruby pour Groucho Marx dans le film Animal Crackers de Victor Heerman
(3) : Agé de 74 ans, Woody Allen semble ne plus vouloir jouer dans ses films. Hormis son apparition dans Scoop, en 2006 – pour le plaisir de jouer avec Scarlett Johansson – et La vie et tout le reste en 2003, son dernier premier rôle dans l'un de ses films remonte à Hollywood ending, en 2002.
(4) Il a oeuvré comme scénariste et comme acteur sur la série "Seinfeld"
Manhattan, trente ans après

Tags : Whatever works,Woody Allen,Larry David,Evan Rachel Wood,Patricia Clarkson,Manhattan,
   Groucho Marx,misanthropie,amour,ménage à trois,homosexualité,quête identitaire

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