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Pinault à Venise

Publié le 15 juillet 2009 par Marc Lenot

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Avec un peu de retard, voici donc mes visites vénitiennes dans les Palais Pinault, mais les photos y sont interdites, les délinquants vertement réprimandés, le dossier de presse étique en reproductions d’oeuvres (par contre, toutes les photos possibles du bâtiment de M. Pinault) et le livre trop cher (et donc pas de scans illégaux).

Au Palais Grazzi Grassi, beaucoup de toiles (des Tuymans, un très beau Twombly) et face à un Fontana, ‘Filtro et rete’ de Francesco Lo Savio (1962) une grille de fils de fer emmêlés, opaque en son centre, diaphane sur les côtés, captant la lumière de très belle manière. La pluie noire d’Abdessemed est présentée devant la Gabbia, la geôle de Pistoletto : les forets noirs se reflètent dans les miroirs grillagés, la forêt se dédouble : beaucoup d’effet, de mise en scène, mais les jeux de dégradé noir, doré, bleu, sont superbes (hélas, pas d’image à vous montrer).

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Une belle série de Murakami (The emergence of God at the reversal of fate) en 16 panneaux colorés (en voici la préparation) et surtout les compositions de Rudolf Stingel avec ses empreintes dans le polystyrène et ses moulures en blanc et noir couvrant des murs entiers, formes décoratives dépourvues de sens (Untitled 2008). Mais c’est à la Douane de Mer qu’on veut aller, le Palais Grasszzi semble être délibérément discret, voire décevant. Au passage une visite à Marialuisa Tadei dans la petite église devant le Palais Grasszzi et un passage rapide chez Peggy Gugenheim  : deux mécanos vénitiens de Delvoye devant le Grand Canal  (jusqu’au 22 novembre), quelques toiles futuristes et pas mal de Rauschenberg (jusqu’au 20 septembre) avec cette magnifique capacité qu’il avait à faire naître des formes à partir de tôles défoncées et de détritus.

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A la Douane de Mer, donc. Je ne vous parlerai pas de l’architecture, qui est remarquablement au service des oeuvres. Dans le premier grand hall, Rachel Whiteread a disposé au sol une centaine de blocs moulés en résine, organisés en rangées de couleurs diverses, plus ou moins hauts (Untitled, One hundred spaces, 1995) : il faut un instant (et oublier la présence obsédante du cheval empaillé acéphale de Cattelan dont on redoute à tout instant l’effondrement), il faut un moment donc pour réaliser que ce sont, semble-t-il, des dessous de chaises, l’espace vide qu’on ne regarde jamais, ce creux qu’elle matérialise ainsi (au fond de la pièce, un rideau de perles de sang de Gonzalez-Torres).

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Une autre grande salle est couverte d’immenses tableaux de Sigmar Polke, de la série Axial Age (2005-2007), miroitements noirs d’où émergent parfois des figures à peine reconnaissables, fantômes du réel.

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Plus loin, des photos de mode de Sugimoto, robes sculpturales et inhumaines (Stylized Sculptures, 2007) dominent des linceuls en marbre de Cattelan, formes informes de cadavres (All, 2008) : une salle où rode la mort. 

Après les bocaux colorés de Mike Kelley, très décoratifs, on arrive au Match de foot du 14 juin 2002 de Huang Yong Ping, joué entre des

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soldats américains en tenue de combat et des femmes afghanes en burqa, en suspension sous un météorite menaçant. Monsieur Pinault aime le grandiose et le spectaculaire, ici encore assez léger, mais infiniment plus tragique dans la pièce des frères Chapman.

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Fucking Hell (2008) de Dino et Jack Chapman occupe neuf boîtes en verre posées sur des tréteaux, dans un dispositif de type muséum d’histoire naturelle permettant de se déplacer entre elles, d’en examiner le contenu sous tous les contours. Et chacune de ces boîtes montre des scènes d’horreur absolue, se répétant de boîte en boîte, allant jusqu’au paroxysme de l’épouvante. Il est question de bourreaux et de victimes, de gardiens et de prisonniers; la lecture immédiate est celle de l’extermination des juifs par les nazis, Hitler salue depuis une Volkswagen.
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Des bras et des jambes coupées forment des croix gammées, des têtes coupées sont plantées au bout de piques, des convoyeurs transportent des fragments de corps, des cadavres sont assemblés comme un ‘roi de rats’. La fumée des crématoires s’élève, des hommes sont crucifiés, la mer est couverte de cadavres, un radeau de bidons dérive près de baigneuses insouciantes (voir en haut). On va de boîte en boîte, horrifié et fasciné, il y a mille scènes à voir, toutes plus horribles les unes que les autres; on aimerait qu’une mini-caméra s’immisce dans les boîtes et filme les scènes en grandeur nature. Si on toque discrètement à la vitre, les pendus se balancent un peu.

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Pour échapper à cette horreur concentrationnaire, on s’enfuie à l’extérieur, au grand air, à la pointe de la Douane, face au large (et aux yachts des milliardaires) : l’Enfant à la grenouille de Charles Ray regarde la mer, nous tournant le dos, et les fesses, qu’il a fort belles.

Que dire en conclusion de cette visite : certes Pinault aime le lourd, le grand, les oeuvres où on en a pour son argent et où ça se voit, mais toutes ces pièces ou presque (Lee Lozano, par exemple, n’a guère sa place ici, à mon sens) sont de grande qualité. Quel dommage qu’elles ne soient pas à Billancourt ! Je me souviens encore des beaux esprits qui expliquaient ici même que, si Pinault avait renoncé, c’est qu’il n’avait plus d’argent. Quatre ans après, le résultat est édifiant.

Toutes photos excepté Charles Ray courtoisie du service de presse de la Fondation Pinault. Huang Yong Ping étant représenté par l’ADAGP, la photo de sa pièce sera ôtée du blog à la fin de l’exposition.


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LES COMMENTAIRES (2)

Par titien55
posté le 07 octobre à 21:53
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Ouf ! Billancourt, et même la France, ont échappé à ce musée des horreurs ! On se rassurera en se disant que plus personne ne se souviendra de Pinault et de sa collection (spéculative) dans 40 ou 50 ans.

Par titien55
posté le 07 octobre à 21:53
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Ouf ! Billancourt, et même la France, ont échappé à ce musée des horreurs ! On se rassurera en se disant que plus personne ne se souviendra de Pinault et de sa collection (spéculative) dans 40 ou 50 ans.

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