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Carnets de marche. 2

Par Angèle Paoli


2.

     L’autre nuit, nuit de brûlure et d’impatience, nuit de torture sans sommeil, une autre a surgi. Agile. Empressée de te prendre au creux des reins. Son sexe impubère riait de ton étonnement. Et ses yeux enjôleurs de divine faunesque grimaçaient entre plaisir et douleur. Elle t’emporte au-delà des couloirs d’Anvers. Elle ouvre des cages de bois dans lesquelles elle se glisse, t’entraînant dans un inévitable corps à corps. D’autres cages plus étroites refusent de vous accueillir. Qu'importe. L’une à l’autre s’enlace. Dans la griserie de l’ivresse partagée, un doigt glisse qui force la chaleur sombre de la chair. Un cri monte vers le ciel qui l’accueille.

     Tu écoutes la chevauchée du vent dans les chênes, doux éclats de lumière entre la trouée des feuilles. Tu écoutes le renflement des vagues et des houles qui se gonflent puis s’apaisent. Chevauchée semblable dans son mouvement de flux et de reflux à la douleur qui sommeille assoupie au cœur des ténèbres. Puis s’enfle et bondit au débotté. Dans l’abri-chêne, ton refuge, tu te laisses bercer par le feulement des branches. Station Anvers ― qui n’a jamais été la sienne ― elle te quitte. Ou plutôt, elle te congédie. D’un geste désinvolte, elle te désigne une silhouette. « Ma mère Ginger Ale. Je ne sais ce qu’elle fait ici. Mais je dois la rejoindre à tout prix. Avant qu’elle ne s’aperçoive de ma présence. Et de la tienne à mes côtés ! »

     Congédiée ! Tu l'es bel et bien ! Renvoyée à ton rocher perdu en pleine mer ! Et te voilà clouée sans dérive au Merchione insensible. Condamnée à attendre. Attendre d’être délivrée ― par quel dieu attentif ? Ou plutôt dévorée ― par quelque aigle des cimes !

     Le vent bruit dans les branches et te prend dans son souffle. De ce bruissement inégal qui enfle puis s’efface, qui se gonfle et coule sur les pentes, le vent soulève la mer en lames infertiles puis son râle t’emporte, vibrante et chaude, vers le soleil.

     « Toute relation est une énigme consentie à l’erreur ». J’ai noté cette phrase mais j’ai omis de noter quel en est l’auteur. Méprisant les lieux que j’aime, je comprends qu’elle me méprise. Quelle présomption de croire que l’autre entrera de plain-pied dans cet ailleurs dont il ne perçoit pas le moindre signe. Ni bruissement ni odeur. Ni passé ni présent !

     Ma solitude m’appartient, amère et douce à la fois. Plus jamais je ne l’offrirai en partage à quiconque. Le vent balaie ciel et mer par rafales. Les nuages effilochent leurs filaments sur les crêtes. Le soleil brûle ma joue. En d’autres temps caresse bienfaisante. Sans doute ai-je rêvé, sans doute n’était-ce qu’illusion ? Il me semble avoir vécu pendant des mois dans le mensonge. Je me suis laissé croire que nous survivrions à mon éloignement. Il me faut ne plus y songer, fermer la parenthèse du passé, de ce passé-là ; déposer là, dans ce creux de roche, les promesses et les fictions, abandonner aux amas de pierres et d’infortunes les gestes de la tendresse et la complicité, faire un tas de tous ces oripeaux ― horribles peaux d’orpailleurs ! ― et les laisser aller au vent.

Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli


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