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Exposition jubilatoire : Ingres et les modernes

Publié le 04 août 2009 par Savatier

Si je devais conseiller de visiter une exposition à une personne qui ne se serait jamais aventurée dans un musée, sans beaucoup d’hésitation, je lui indiquerais Ingres et les modernes, organisée au musée Ingres de Montauban jusqu’au 4 octobre prochain. Car cette personne verrait, au fil des salles, fondre progressivement ses réticences, sa compréhensible timidité, son appréhension face à l’idée reçue qu’elle se fait probablement de l’art.

De réputation complexe, souvent imaginé comme une affaire de spécialistes ou d’esthètes soutenus par une solide culture, l’art n’a pourtant rien d’inaccessible au néophyte, pourvu que les œuvres présentées, pour cette première expérience, le soient de manière intelligente, sans pédagogie excessive (a fortiori sans pédanterie ni hermétisme inutile) et que le thème laisse la part belle à une dimension ludique.

Or, Ingres et les modernes répond parfaitement à ces critères. Autour de 23 peintures et 20 dessins du maître, les commissaires ont en effet rassemblé plus de 200 œuvres d’une centaine d’artistes des XXe et XXIe siècles dans le souci de montrer combien son influence fut et reste considérable. Entre copies et pastiches, détournements et clin d’œil, emprunts et interprétations, des passerelles s’établissent, non sans humour, qui relient Ingres à des créateurs aussi différents que Francis Bacon, Dali, Chirico, Derain, Dufy, Marcel Duchamp, Juan Gris, Man Ray, Matisse, Miro, Picasso (qui disait de lui : « il est notre maître à tous »), Rauschenberg et Andy Warhol. Dans ce dialogue jubilatoire et souvent iconoclaste des œuvres, l’impertinence, voire l’insolence apparaissent joyeusement comme autant d’invitations à découvrir que l’art n’a rien de figé, qu’il sait ne pas se prendre au sérieux, qu’il peut faire naître rires et sourires, tout en atteignant son but : susciter le plaisir du regard et la réflexion.

Ingres lui-même n’aurait sans doute pas renié une telle confrontation. Car on se fait souvent de ce peintre une image bien éloignée de la réalité. Au premier abord, ses portraits, ses peintures d’histoire et ses nus, rendus avec tant de virtuosité, si minutieusement peints, si « bien léchés », le feraient volontiers enfermer dans une catégorie prédéfinie : classique, académique, romantique, voire Pompier. Toutefois, un regard plus appuyé nous permet de découvrir un tout autre homme, « moderne », au sens où on l’entendait au XIXe siècle, audacieux et « subversif », dirions-nous aujourd’hui.

En effet, un classique ou un peintre académique n’aurait jamais pris avec son art une liberté aussi évidente qu’Ingres. Certes, l’académisme privilégiait le dessin à la couleur et, à cet égard, le maître de Montauban surpassait nombre de ses confrères. Ingres, c’est d’abord le dessin, habile, irréprochable dans sa technique. Mais, si ce mouvement pictural invitait à l’idéalisation du modèle, il s’attachait parallèlement à un respect de l’anatomie humaine dont Ingres s’est toujours joué. L’exemple de La Grande odalisque et de son célèbre dos est bien connu : pour obtenir l’harmonie (superbe, mais, avouons-le, bizarre, interminable) des lignes qu’il souhaitait et que le modèle ne pouvait offrir, il n’hésita pas à lui ajouter trois vertèbres, voire cinq, selon certains experts. Dans une autre toile aussi exposée, Roger et Angélique, la tête d’Angélique est démesurément penchée en arrière, bien plus, en tout cas, que ce qu’autoriserait l’anatomie la plus souple. Il en résulte un équilibre - introuvable sans cet artifice - avec le mouvement des bras, et un curieux effet secondaire : le cou et la pomme d’Adam semblent un troisième sein, comme le remarquera plus tard Waroquier. Enfin, observons ses portraits féminins ; les mains sont souvent retouchées, les doigts allongés, dans un souci esthétique qui ne saurait nous échapper.

Baudelaire l’avait parfaitement senti, lorsqu’il écrivait, dans son compte rendu de l’Exposition universelle de 1855 : « le dessin de M. Ingres est le dessin d’un homme à système. Il croit que la nature doit être corrigée, amendée ; que la tricherie heureuse, agréable, faite en vue du plaisir des yeux, est non seulement un droit, mais un devoir. »

Enfin, les nus d’Ingres se distinguent des autres nus de son temps, œuvres lisses, faussement innocentes, mais qui évoquaient plus que de raison la guimauve et la pâte d’amande. L’historienne de l’art Michèle Haddad, dans son essai Khalil-Bey, un homme, une collection (Les Editions de l’amateur, 185 pages, 20,58€) l’avait noté avec beaucoup de pertinence :

« Dans le choix des nus d’Ingres et de Courbet […], se manifestait, en plus du goût du collectionneur pour certains thèmes scabreux à la mode, son intérêt pour une esthétique nouvelle. Khalil-Bey ne s’était pas adressé à Cabanel, ni à quelque autre spécialiste de la baigneuse ou de la nymphe, mais à des artistes réellement subversifs, qui ont changé fondamentalement la représentation du nu. »

Il suffit de regarder L’Odalisque à l’esclave, La Source et, surtout Le Bain turc (qui appartint à Khalil-Bey) pour s’en convaincre. Le nu, chez Ingres, s’accompagne d’une langueur, d’une sensualité moite, d’un érotisme plus que suggéré, qui scandalisaient les bien-pensants et attiraient les spectateurs au point qu’on parla de l’obsession du maître pour les nus féminins, en particulier sur la fin de sa vie.

C’est donc à des œuvres esthétiques et subversives – d’autant plus subversives que leur facture est irréprochable – que le visiteur sera confronté. Face à elles, il découvrira les jeux d’interprétation, sages ou audacieux, d’autres artistes. La pudique Mademoiselle Rivière aura ainsi pris de l’embonpoint sous la brosse de Fernando Botero et se trouvera fragmentée dans l’installation de Patrick Raynaud. Le célèbre portrait de Monsieur Bertin sera malmené avec talent par Roman Cieslewicz ou Pol Bury. La Baigneuse à mi-corps se verra déclinée par l’artiste islandais Erró ; La Baigneuse de Valpinçon offrira l’occasion de nombreuses interprétations, d’Ingres lui-même, mais aussi de Degas, Antonio Saura, Dany Leriche, Valery Koshlyakov et, naturellement, Man Ray, avec son célèbre Violon d’Ingres. Citons encore La Grande odalisque, revue par Picasso, Ruytchi Souzouki, Raysse, Orlan et les Guerrilla girls. La Source figure en bonne place, dans les univers de Miró, Dali, Alain Jacquet, Invader. Quant au Bain turc, on notera ses reprises, notamment, par Rauschenberg, Marcel Duchamp, Picasso, et Bacon, sans oublier une amusante sculpture de Charles-Henri Hilpert, dans un goût kitsch proche de Jeff Koons.

Bien d’autres œuvres sont présentées, il serait trop long ici de les nommer toutes. On ne peut toutefois s’abstenir de mentionner les deux anges d’Ernest Pignon-Ernest qui ont fait l’objet d’un acte de vandalisme dont j’ai rendu compte dans ma précédente chronique et s’affichent sur la façade de la cathédrale.

En complément de l’exposition, le catalogue séduira les amateurs, tant par ses articles et sa riche iconographie que par sa couverture qui inclut une image lenticulaire, laquelle en fait un amusant livre-objet (Somogy Editions d’art, 336 pages, 39€).

Illustrations : Affiche de l’exposition - Ingres, Monsieur Bertin, 1832, © RMN/Gérard Blot - Pol Bury, Louis-François Bertin dit l’aîné, 2002, © ADAGP, Paris, 2009 - Ingres, La Petite Baignause, 1828, © RMN/René-Gabriel Ojéda - Man Ray, Violon d’Ingres, 1924, © Man Ray Trust/ADAGP, Paris, 2009.


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