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"La Part d'ombre", de Livane Pinet (lecture de Sylvie Fabre G.)

Par Florence Trocmé

Pinet Un troisième recueil, La part d’ombre de Livane Pinet, vient de paraître à  La Dame d’onze heures, avec des encres d’Isabelle Raviolo, l’éditrice de cette jeune maison d’éditions qui tient sa promesse de qualité et son ton singulier. Comme dans les précédents livres, une voix nouvelle s’entend qui nous réconcilie avec les mouvements de l’âme chers à Baudelaire sans jamais oublier le corps et l’appartenance à la terre : « Il fait nuit sur la terre / il fait jour la terre / tourne sans retour / l’ombre des astres / salue notre incomplétude / salue notre incomplétude ». Livane Pinet montre l’homme « passant » sur cette rive ou « passager » d’une autre rive, promenant son désir et son insatisfaction « comme une lame de fond », taraudé par la douleur, la séparation ou la mélancolie, par « cette chose insaisissable que ni l’on a ni l’on est » mais elle sait tenir la mesure. Elle ne réduit ni la profusion du monde ni la joie qui en vient, ni la puissance rythmique et métaphorique du langage et ce vœu que la vie par lui prenne forme et sens.
Il y a dans cette écriture une sorte de liturgie de la parole, une célébration émerveillée et inquiète de la beauté, de la diversité des règnes terrestres et célestes «  tant de sable ! tant de mer ! »… «  tant d’astres dans l’ombre ! » qui s’expriment dans les nombreuses phrases exclamatives. Dans Mesures de nuit, qui débute le recueil, les images, à la douceur violente, convoquent tous les habitants des nuits, passants des soirées électriques de la ville, insectes à élytres cornés et étoiles coléoptères «  pris à la nasse comme tous les animaux de cette terre » « qui tâtent la terre et cherchent leurs yeux », « bouches bâillantes » de l’absence, «  ombre… comme  rien dans les doigts », voix vespérale du Stabat Mater qui s’élève et « saigne comme un oiseau », figure insomniaque de celle dont l’âme devient « vautour » ou « lune dévêtue » dans la nuit d’été, tous témoignent de la cruauté, de la fragilité et de l’obscurité des vies. Mais la quête de la clarté se mue aussi en Présence.
Cette première série de poèmes donne le la aux deux autres parties du livre : Non plus ce paradis et La maison sans toit. Dans chacune, Livane Pinet évoque une danse des éléments et de la pensée, un bestiaire fabuleux où les morts et les vivants, les animaux et les hommes, les arbres et les eaux renvoient le poète et le lecteur au même questionnement. Celle qui « lape la lumière », pratique l’injonction dans le poème : «  plonge tes mains dans la terre obscure », ou la prière : «  dormez petits d’homme la chair divine en vous /dort sa part d’ombre ». Mais c’est l’interrogation qui domine dans ses vers libres pour cerner le mystère des choses et de l’être, la disparition, l’enfance enfuie, l’étrange et définitive altérité «  est-il possible de connaître ceux qu’on a vu naître ? ». Et pourtant, malgré les questions sans réponses, l’impossible et l’inaccompli, malgré « la terre qu’on mange » et « le poing qu’on ronge », malgré le cri au ciel et notre « nudité de ver bleu », oui grâce à toute cette superbe ignorance, la dernière partie du recueil affirme la possibilité de l’amour, l’acceptation de la part d’ombre et de lumière qui tisse notre traversée terrestre, et la nécessité pour le poète, comme pour tous, d’aller vers l’Ouvert : « - Va /cherche la maison sans toit ». Cette maison qui est celle de la langue quand elle devient Poésie.

Contribution de Sylvie Fabre G.

Livane Pinet
La Part d’Ombre
La Dame de Onze heures, 2009, 15 € – site de l’éditeur


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