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Carnets de marche. 11

Par Angèle Paoli


CARNET N.11

11.

     Elle s’est réveillée tard ce matin. Elle déboule sur la terrasse dans la lumière du matin. Un bourdon s’active sur les dernières grappes de la treille. Une belle journée s’annonce qu’elle ne peut mettre à profit pour sa marche quotidienne. Son oncle l’attend. Il l’a demandée hier au téléphone. Elle se dépêche de se préparer. Elle prend par le bas du village, du côté de la fontaine. Sous les vieilles demeures en ruine, les rosiers sont en fleurs, et aussi toute une rangée d’iris mauves. Elle pourrait croire qu'elle s'est trompée de saison. Pourtant, les tilleuls sont déplumés et les larges mains des figuiers, jaunies. Contraste étrange entre un printemps inédit et un hiver qui tarde à se manifester !

     Elle rejoint la route. En passant devant la maison de l’Ortu, elle aperçoit ses cousines qui, de la main, lui font signe. Elle va à leur rencontre, embrasse Chjara, la dernière descendante de la famille, la dernière née de la lignée. Elles papotent un moment ensemble. De la terrasse, elle regarde Vignale, sertie de son nuancier de vert et la côte, qui s’étire bien au-delà de Salaghja, la crique sauvage de ses vingt ans.

     Elle reprend sa route. A la Croix, elle bifurque vers le clocher. Le sentier qui grimpe jusqu’à l’amer est rude et escarpé. De temps à autre, elle s’arrête pour regarder les toits de Marinca, blottis dans le soleil. Et, sur la gauche, ceux plus rustiques de la marine de Scala, encore plongés dans l’ombre. Pourquoi deux lieux si proches, situés sur un même niveau, ne sont-ils pas pareillement éclairés ? Le paysage est un damier mystérieux, où alternent le clair et l’obscur.

     Elle arrive sur la place du clocher, se précipite sur la cabine téléphonique. Elle a reçu un message de sa fille, mais l’absence de réseau ne lui a pas permis d’entrer en liaison avec elle. Au bout du fil, son gendre, calme et serein, lui confirme que tout va bien et qu’il n’y a rien de nouveau. Elle en profite pour lui annoncer sa venue prochaine. « Parfait ».

     L’heure tourne. Elle file chez son oncle qui l’attend. Il est allongé sur son divan. Il lui offre un ficatellu. Il la fait s’asseoir à son bureau. Il a un papier administratif à lui faire rédiger. Une plainte adressée au tribunal. Une plainte pour « divagations » de vaches. C’est ainsi qu'on appelle les vagabondages des vaches qui errent de jour et de nuit, endommagent jardins, murets et terrasses. Elle se surprend elle-même à constater qu’elle sait rédiger ce type de courrier. Elle se dit qu’elle sait faire une multitude de choses dont elle n’a même pas idée. Son oncle est content. Elle aussi. Il viendra dîner ce soir. Il lui apportera du vin.

     Déjeuner sur la terrasse au soleil. Lupinu, planqué dans le tilleul, a quelques difficultés pour en redescendre ; il faut aller chercher l’échelle, le balai ; le repas est mouvementé. Lupinu crée la diversion. L’après-midi se passe à chercher partout les œuvres de Mario Luzi, introuvables. Pour tenter de se calmer, elle feuillette Hiver au Proche-Orient d’Anne-Marie Schwarzenbach. Elle tombe sur la date du 3 décembre 1933. Konya. Visite du musée des derviches tourneurs. Dehors, il neige. C’est la Turquie et on a du mal à imaginer qu’il puisse y faire un froid glacial. Elle se souvient pourtant d’avoir eu froid sur le Bosphore en plein été. Elle vient de finir le récit biographique que Melania Mazzucco a consacrée à la tant aimée, Anne-Marie Schwarzenbach. Le texte est beau et bien enlevé. Sans aucun temps mort. Il faut dire que la vie de « l’héroïne » est une vie dense, follement passionnée et inquiète, qui ne laisse aucun répit ; il faut qu’elle rédige un papier. Mais elle retarde le moment de s’y mettre, comme elle avait retardé le moment de se plonger dans les ouvrages de l’aventurière. Quelque chose la retient mais elle ne sait pas quoi.

     Ce soir, ils allument la première flambée. Le premier feu de bois qui réchauffe et anime la maison. Le chat ronronne au coin du feu, enroulé sur ses coussins. Le premier ficatellu grésille sur les braises du fucone.

     La soirée se prolonge davantage que prévu. Elle n’a pas encore mis le nez dans ses courriers. La bataille du net continue. Il faut s’armer de patience, ne pas céder à la colère. Ne pas s’énerver.

     Elle se sent soudain d’humeur morose. Les menues contrariétés du jour prennent en s’accumulant des proportions inattendues. Les obstacles matériels à la bonne marche du quotidien se changent en obstacles psychologiques incontrôlables. La disparition inexplicable de Luzi, le parcours du combattant du web, les plaintes de sa mère (« rien va »), tout cela lui fait sentir durement à quel point elle est hors de sa vie. Oui, c’est ça, elle se sent « hors de sa vie ». À côté. Sans doute en a-t-il toujours été ainsi. Elle ne sait pas. Comment savoir, du reste ? Une part d’elle-même est ici, mais est-ce la meilleure part ? L’essentiel n’est-il pas ailleurs ? Toujours ailleurs ! Elle essaie de ne pas donner prise à ces traversées de pensée ; elle sait qu’à la longue elles peuvent lui être fatales. Mieux vaut ne pas s’attarder. Et puis, elle sait qu’elle est là, qu’elles vont se revoir, bientôt, qu’elles vont se retrouver dans l’ivresse de la tendresse partagée. Il faut qu’elle envisage une navette aérienne régulière. La perspective d’une rencontre la comble et chasse son désarroi. Elle ferme les yeux. Quinze jours à peine et elles seront à nouveau l’une contre l’autre. Elle attend. Ce sera ce lundi-là.

Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli


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