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Publié le 11 août 2009 par Menear
DSC00055.JPGJe monte dans le premier train sans savoir qu'il en existe un deuxième, plus loin sur le quai, amarré au premier, et combien d'autres encore, enchaînés cul-tête les uns aux autres sur des kilomètres de rail et graviers. Je pourrais tout aussi bien ne plus être un nom, prénom, identité valsée sur la surface des vitres, mais une lettre, un âge, un code ou souffle que personne ne pourrait traduire ni comprendre. Disons simplement que je glisserais sur le quai comme un fantôme, fantôme que les miroirs pourraient capter, que le circuit interne de climatisation pourrait happer et laisser racler entre la coque et les gaines. La porte s'ouvre.
Je remonte appui-tête après l'autre l'allée centrale, premier étage, à rebours du sens de la marche encore à venir. Je remonte face contre tête contre corps voisin sur l'accoudoir, déchiffre le A et B ou 9 ou 8 de mon code client imprimé sur le billet, le numéro de voiture, de train, de place, fenêtre-couloir, étage ou pas. Entre les sièges, la chaleur progressivement se décompose et le roulis de la climatisation tressaute.
Surgissent depuis le quai les vibrations crissées de corps qu'on fourre dans le ventre du train. Les sièges sont tous occupés. Les visages tournés vers dehors, attendant que dehors défile et que dedans décolle. Les premiers voyageurs de trop s'excusent : vous êtes à ma place, disent-ils, ce à quoi on leur répond, voix de gorge mal à l'aise qui crépite sous climatisation : ça franchement ça ça m'étonnerait. On compare billet à billet, peau contre peau, pouce sous l'index, les numéros de train, voiture, place, étage, fenêtre, couloir, horaire, ville, destination, date, horaire encore, train encore, voiture encore. Toutes les informations imprimées sur chacun des deux billets sont à la fois correctes et absurdes mais les deux adjectifs ne peuvent cohabiter, l'un étant toujours en contradiction avec l'autre. Il n'y a aucune place libre dans le wagon et, à en juger par la foule qui s'épaissit sous ma fenêtre et qui enfle doucement depuis le bord du quai, aucune voiture ne semble plus pouvoir accueillir de voyageurs, clients, usagers ou ombres mortes.
L'heure du départ sonnée, le train ne démarre pas, le quai s'accroche bondé bruyant à la fenêtre côté droit.
L'heure tourne. Il n'y a plus un seul contrôleur SNCF dans ce train ou sur le quai voisin. Chaque passager déjà installé voit apparaître un double qui le défie : sortez votre billet et voyons qui à tort. L'opération se répète plusieurs fois : ils sortent, déballent, mesurent et comparent. Les numéros sont identiques. Personne n'a tort. Les moins patients abandonnent et se frayent un chemin entre les corps vers la sortie, empruntent l'accès souterrain vers la gare et disparaissent. Les autres font front, regardent de haut les corps qui s'accumulent encore sur le bord des quais. Je me vois reflété, moitié bouffé par le ciel grisâtre, moi qui n'ai encore été défié par personne.
Personne ne capitule, les foulent s'épuisent. Debout sous cagnard d'août tout contre rail, la moitié des passagers a déserté le quai. Les assis s'accrochent à la mousse des sièges seconde classe comme à leurs privilèges. Un même train réservé deux fois : seule la moitié des passagers pourra partir. Peu à peu la voiture 16 reprend forme humaine. Il n'y a plus que quelques ombres errantes sur les quais qui, peut-être, peut-être, ne font qu'attendre un prochain train, prochains rails, prochaine destination, et n'ont plus rien à voir avec celui-là, déjà saturé de paroles et arguments.
Un dernier corps se présente et se plante devant moi, doigts dépliés sur son billet ouvert et dit : c'est ma place je crois, comme tant d'autres avant lui, mais cette fois devant moi, moi qui regardais ailleurs et dois maintenant me retourner. A notre tour encore nous comparons les codes et les mots. Nos deux billets sont identiques. Sans accord trouvé entre nous, le train ne partira pas. Tous les regards, littéralement ou par l'intermédiaire des reflets détournés, ceux des vitres ou bien des bandes plastiques collées-vissées sous plafond, se tournent maintenant tout contre nous.
Le double statique devant moi, jean râpé noir sur t-shirt blanc cassé trop lâche et col ouvert, gorge et peau brune cheveux courts-brillants, me dit quelque chose comme il faudrait ou il faudrait que ou j'ai besoin de, mais j'écoute ailleurs et comprends mal. Je lui explique simplement sans m'excuser que je suis le dernier qu'ils attendent (je dis « ils » comme s'ils existaient, justement, et que le train prenait corps comme une entité symbiotique et que moi aussi j'en faisais partie) et qu'il est hors de question hors de question que je cède. Cette place que j'ai payée, et donc que je possède, est la mienne et je ne la lâcherai pas. Ne cèderai pas.
Regard sur le ciel haut à droite qui s'étend, les rails s'ouvrent et le train démarre, lentement, très lentement d'abord. Paradoxalement, le quai béton fumé s'épaissit sous la vitre. La voie vers Paris s'ouvre et contre elle un retour chez moi. Je me lève, rappelle mon double, le train s'arrête, peut-être dans un ordre différent : je ne cède pas car j'ai déjà cédé. Je lui montre mon billet à nouveau et il me tend le sien. Composté l'autre non, j'ignore dans quel ordre. Je ne lui dis pas c'est d'accord, ni allons-y ou finissons-en mais ok c'est bon, sans une syllabe supplémentaire. Nous nous écartons et fuyons l'allée étriquée de la voiture seize, étage, où tout le monde s'est remis à nous fixer, et marchons jusqu'à l'entre-deux voitures, quelque part entre les miroirs, toilettes, escaliers et portes coulissantes, là où, à l'ombre des regards, nous serons moins visibles. T-shirt blanc cassé contre le mien trop gris, pantalon noir contre pantalon blanc, peaux communes presque interchangées. Le contraste aperçu entre son thorax et le mien, l'un presque noir et l'autre blanc plaqué. Je ferme par dessus moi la fermeture éclaire de son jean, son billet ou le mien rangé-froissé dans ma poche arrière droite, c'est à dire la sienne. Salut, au revoir et je m'en vais, nous n'avons pas besoin de plus. Je vois le train sortir depuis le quai. Je m'éloigne et m'enfonce dans le bourdonnement de la gare souterraine. Je ne le regarde pas disparaître, la voie vers Paris s'est ouverte. J'ignore encore vers quelle direction je vais à présent me tourner.

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