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Harlequinades (deuxième) - De la mythologie infernale et de l’insularité grecque dans la littérature romantique

Par Rose
Le hasard des vacances me plaça devant un étal de Harlequins vintage, au sein duquel mon regard accrocha un titre qui n’aurait pas déparé la liste des épisodes d’Ulysse 31 : La vengeance de Hadès, d’Anne Hampson. Il s’agissait d’une réécriture Harlequin du mythe de l’enlèvement de Perséphone par Hadès. Ma curiosité scientifique s’éveilla. Puisque les livres se vendaient par lot de cinq (pour un prix ridicule), d’autres œuvres à sujet plus ou moins grec ou plus au moins mythologique rejoignirent le premier volume, afin de former un corpus analysable (rigueur scientifique, quand tu nous tiens).

Du potentiel harlequinesque d’un mythe infernal :

Or donc, le mythe (qu’Anne Hampson prend soin de rappeler à plusieurs reprises) rapporte comment la fille de Déméter, la jeune Coré (ou Perséphone), fut enlevée sur le char du dieu des Enfers, furieux de ne pas avoir de compagne. Sa mère, alarmée, la chercha par toute la terre et dans son chagrin et sa colère laissa mourir les récoltes et par conséquent les hommes, faute de nourriture ; pendant ce temps, Perséphone mangeait quelques grains de grenade, le fruit des morts, ce qui devait l’empêcher de regagner le monde des vivants. Finalement un accord fut trouvé : elle rejoindrait sa mère pendant la moitié de l’année (retour à la lumière qui donne le signal du printemps et des floraisons) et passerait la deuxième moitié de l’année dans le sombre royaume (les proportions varient selon les sources, six mois-six mois, sept-cinq ; mais curieusement, à chaque fois qu’il y a descente aux Enfers, Perséphone est là).
Dans La vengeance d’Hadès, une diseuse de bonne aventure révèle à Julie son misérable destin : son cousin a séduit jadis une jeune grecque qui a trouvé la mort au cours de cette escapade (un accident d’équitation) ; humilié et désespéré, son fiancé (le vrai) a obtenu la promesse qu’il recevrait en mariage la jeune Julie, en réparation, dix ans plus tard. Un odieux marché la livre donc à un pêcheur d’éponges. Il s’appelle Adoneus Lucian (Hadès, donc). Elle devra passer sept mois à ses côtés et pourra regagner la bonne société anglaise (car elle est riche, bien sûr) cinq mois par an pendant qu’il sera parti à la pêche aux éponges.
Qu’on ne cherche pas Déméter dans cette histoire : Julie est orpheline. C’est son oncle qui l’a élevée, mais il se révèle assez grossier : la mort de la jeune grecque le laisse indifférent, et il propose simplement d’acheter le pêcheur pour avoir la paix. Je vous passe les péripéties suivantes, toujours est-il que Julie se retrouve unie à Adoneus (par un mariage qu’elle refuse de consommer). Et jamais plus son oncle ne se manifestera. C’est donc sur la descente aux Enfers et le mariage « forcé » que se concentre l’intrigue.
Qu’est-ce que c’est qu’une descente aux Enfers pour une héroïne Harlequin ? c’est d’abord être privée totalement du Confort de la civilisation. Lisez (et frémissez) à l’évocation de sa première nuit dans l’île. Elle descend dans un hôtel plus que douteux :
La jeune fille était en train de faire sa toilette lorsqu’un moustique lui piqua l’oreille. Elle essaya de l’attraper avec sa serviette, mais elle le manqua et se mit au lit. L’insecte parut à nouveau sur le mur et elle parvint à l’écraser, mais un autre le remplaça immédiatement. Julie se couvrit le visage de sa chemise de nuit après en avoir tué quelques-uns et, grâce à cette moustiquaire improvisée, parvint à s’endormir. Le lendemain cependant, son œil était boursouflé à cause d’une piqûre.
Et dire que c’était la meilleure chambre de l’hôtel ! Plus tard, installée dans la masure de son époux (assez grande cependant pour qu’ils fassent chambre à part), elle doit puiser de l’eau pour se laver et Doneus refuse ombrageusement qu’elle utilise sa fortune pour faire construire une salle de bain décente. Un bémol cependant à ces épisodes misérabilistes : en guise de fruit des morts, Julie déguste de délicieuses glaces à la grenade (accompagnées de gâteaux au miel) (C’est donc la gourmandise qui la force à rester).
La descente aux Enfers est donc d’abord une déchéance sociale : Julie, pétrie de préjugés, s’admoneste dès qu’elle se sent devenir tendre. Elle ne PEUT pas décemment se rapprocher d’un petit pêcheur d’éponges, encore moins coucher avec lui. Il se trouve que le jeune homme travaille dans un château tout proche, emprunte régulièrement la Limousine, a des amis haut placés, est traité avec un grand respect par tous les voisins et a fait des études en Angleterre, qui plus est elle sent que tout le monde sourit à son approche et qu’on lui cache quelque chose, mais il faut tout de même attendre les dernières pages pour que la lumière se fasse dans son esprit et que la seule fin Harlequin acceptable ait lieu à l’issue d’une intrigue cousue de fil blanc : l’union du milliardaire et de la milliardaire.
Cependant il serait injuste de ne voir dans le roman d’Anne Hampson qu’une réécriture matérialiste du mythe de Perséphone. Car la métaphore infernale s’applique aussi au héros : les pêcheurs d’éponges gagnent leur vie en plongeant dans les profondeurs de la mer, et certains ne remontent pas. Les frères de Doneus sont morts, et lui-même arbore une superbe cicatrice au visage (qui est aussi un atout de charme, certes, dans le roman sentimental !). C’est d’ailleurs la peur de perdre Doneus lors de la prochaine pêche (sentiment qu’elle identifie d’abord comme de la pitié, la malheureuse !) qui favorise le rapprochement entre les héros.
Enfin, la descente dans les ténèbres est aussi l’image de l’éveil à l’amour et au désir de l’héroïne, évidemment. Cependant La vengeance d’Hadès a sur ce sujet-là les pudeurs des romans à l’eau de rose de nos grands-mères. Les Harlequinophiles convaincues n’y trouveront pas leur compte. D’abord parce qu’Anne Hampson excelle à casser tout suspense érotique. Adoneus est un beau jeune homme brun aux traits nobles et surtout un parfait gentleman. Il est d’une politesse exquise et d’une compagnie délicieuse ; en gros son seul défaut est de refuser que son épouse fasse construire la salle de bain de ses rêves.
Ensuite, la scène de la « chute » manque particulièrement de piquant : les deux amants se retrouvent en robe de chambre (pour lui) et en chemise de nuit (pour elle ; un peu transparente semble-t-il) à la lueur de la bougie (pas de salle de bain, et pas d’électricité non plus !) dans la cuisine où Julie vient se préparer une tasse de thé. Il souffle la bougie et lui prend doucement la main. Et paf ! ellipse. Pas la moindre métaphore enflammée, le moindre corps qui tremble. Les corps défaillants sont réservés aux scènes de baiser (épisodes rares, eux aussi).
Mais surtout, en fait d’analyse psychologique, Julie nous répète que ce qu’elle éprouve est de la pitié pour le jeune homme qui risque sa vie en plongeant. Ce qui vexe Doneus, et on le comprend. Cette fille est vraiment trop vertueuse.
A ce stade de l’étude, je dois avouer que, malgré la fadeur des personnages et l’absence presque totale de péripéties, j’ai une certaine tendresse pour Anne Hampson, pour son dépoussiérage un peu maladroit des fonds infernaux et pour ses amants Bisounours.
Du "syndrome d’Hadès" dans la littérature Harlequin :
L’exotisme grec fait rêver la ménagère. Cela n’a pas échappé à Harlequin et je découvris donc que les vacances (ou la réclusion) sur une île grecque était un lieu commun de la littérature romantique, avec La naïade d’Eos (de Penny Jordan) et Inoubliable Dionysios (d’Anne Mather ; là, il y eut erreur sur la marchandise : j’avais lu Inoubliable Dionysos et j’espérais une réécriture – Dionysos dieu du vin, de la danse, de l’ivresse, c’était prometteur ; en fait Dionysios est une île et l’histoire est mortellement ennuyeuse ; cas avéré d’indigestion d’îles grecques, je pense).
C’est l’occasion de rêver de plongeons en bikini dans la mer Egée depuis de somptueux yachts ; de faire un peu de tourisme et de savourer la couleur locale : Julie de La vengeance… assiste à deux baptêmes, Linda la naïade se rend sur la tombe d’Homère.
Une émotion poignante étreignit le cœur de la jeune femme, pendant qu’elle réfléchissait à l’immense talent de ce poète illustre. Comme elle avait aimé la lecture de L’Iliade et de L’Odyssée ! La tragédie d’Achille l’avait touchée ; elle avait pleuré pour Cassandre, quand Apollon avait maudit ses dons de prophétesse (c’est dans L’Iliade, ça ?) et s’était réjouie avec Pénélope quand sa patiente ténacité avait enfin été récompensée. Que de merveilleuses histoires Homère avait contées ! Sa tombe la déçut un peu, mais sa sobriété l’impressionna néanmoins.
Si la lectrice résiste, après ce déluge de louanges, à la tentation de se précipiter séance tenante sur les œuvres complètes d’Homère, elle pourra aussi découvrir la gastronomie locale : aubergines farcies, pitta, moules, kebabs, gâteaux au miel et aux amandes (c’est le menu d’un repas en amoureux de notre naïade). Et naturellement le retsina coule à flots.
Mais un roman Harlequin n’est pas seulement un dépliant touristique, vantant les vertus du bronzage, les bonnes tables et les vieilles pierres : il y a aussi les hommes. Et là, une conclusion s’impose : tous les mâles grecs des romans Harlequin souffrent de ce qu’on pourrait appeler un « syndrome d’Hadès », c’est-à-dire d’une propension à séquestrer et torturer psychologiquement (voire plus) leur douce compagne. Léo Stefanides organise l’enlèvement de la naïade (qui est en fait sa femme, qui l’a quitté trois ans auparavant parce qu’elle le suspecte de coucher avec sa nièce – vous suivez ?). Joanne (dans Inoubliable Dionysios) est emmenée en Grèce (moins violemment) par le ténébreux Dimitri Kastro qui pour la séduire se montre imbuvable et méprisant… Hadès (Doneus) est même paradoxalement le plus charmant de tous ces messieurs ! Je pense d’ailleurs qu’on peut reconnaître le syndrome d’Hadès chez bien des héros Harlequin ; ça marche aussi dans un sombre château écossais par exemple.
Alors bon voyage dans ces îles de rêve, mais n’oubliez pas qu’en Grèce se trouve l’une des portes des Enfers !
En bonus, voici la couverture 80’s de La vengeance de Hadès (vieux prix en prime, je n’ai pas réussi à l’arracher sans arracher l’image)
adoneus
Sachez encore que j’ai vu mon Harlequin collector à des prix indécents ! Et que Wikipedia fournit quelques détails sur ces romancières de l’ombre (parfois cela fait furieusement penser à l’Angel d’Elizabeth Taylor). En allant voir la page consacrée à Violet Winspear (romancière que je n’ai pas lue), on a même une analyse du masochisme de ses héroïnes !
Encore un billet pour contribuer à l’étude raisonnée de la littérature guimauve proposée par Chiffonnette et Fashion.

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