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L'homme, un animal comme les autres ? [SUITE]

Publié le 22 août 2009 par Raoul Sabas

Des questions d’Elisabeth Lévy aux réponses apportées par Jean-Marie Schaeffer, et y compris la récente intervention de la neurobiologiste Catherine Vidal sur France Culture (podcast disponible), l’époque témoigne que le scientisme est toujours aussi florissant qu’hier, puisqu’elle s’obstine à prendre à l’absolu les pseudo-vérités relatives scientifiques du jour. Elles feront pourtant la risée de nos plus ou moins lointains descendants, ainsi que, avec le recul, nous sommes en mesure d’en juger pour les périodes scientistes précédentes qui trompaient tout aussi allègrement leurs contemporains sur fondement superstitieux, à commencer par les médecins de Molière, ancêtres de nos praticiens d’aujourd’hui dont un avenir plus ou moins lointain se gaussera tout autant, alors que nous les louangeons.


Or, de ce scientisme, l’époque passe précisément à la « philosophie à la française », censée parvenir – DEMAIN ! – à LA Vérité absolue grâce aux savoirs combinés de la science et de la pseudo-philosophie, terminant ainsi en métaphysique avec ses « deux » absolus, ce qui est tout sauf de la philosophie, comme le croient pourtant nos « philosopheurs » matérialistes contemporains.


Et si Jean-Marie Schaeffer n’est pas effrayé par la thèse de l’exception humaine, il la croit peu plausible, à juste titre, mais pour de mauvaises raisons scientistes fondées sur notre savoir relatif fictivement « absolutisé ». Il déclare, en effet :


« Je la crois peu plausible, étant donné l'ensemble des savoirs que nous avons sur l'homme. Les sciences humaines et sociales pensent à tort que cette hypothèse fonde leur légitimité par rapport aux sciences de la nature.


Mon but n'est pas de détruire le « sujet » ou la métaphysique, mais de réfléchir à une étude de l'humain qui intégrerait les connaissances apportées notamment par la biologie et la psychologie. »


Or, cet ensemble de savoirs que nous avons sur l’homme est seulement celui d’aujourd’hui, alors que l’humanité a encore des siècles et des millénaires devant elle pour le modifier et le remodifier sans cesse grâce à la biologie et à la psychologie, entre autre, sans parvenir jamais pour autant à LA Vérité absolue par ce biais.


J’accorde toutefois à Jean-Marie Schaeffer notre « outrecuidance » contemporaine envers ce qui n’est pas l’humain, puisque, même s’il reconnait ne pas agir en philosophe, il déclare :


« Je ne sais pas dans quelle mesure ma démarche, qui est d'abord scientifique, pourrait se traduire au plan sociétal, au niveau des manières de vivre. J'imagine en effet qu'elle pourrait contribuer à réduire l'impérialisme de l'homme vis-à-vis des autres formes de vie mais aussi de lui-même : le sentiment de toute-puissance qui caractérise nos relations avec le monde non humain va de pair avec le mimétisme conflictuel qui régit les relations des êtres humains entre eux. Dès lors qu'elle réduirait la tendance à surestimer la part réflexive de l'esprit qui caractérise la culture occidentale, cette approche nouvelle pourrait générer non pas une dépréciation de l'être humain, mais une forme d'humilité.


L'abandon de la thèse de l'exception humaine au profit de la conception d'un être vivant parmi les autres êtres vivants implique un changement d'attitude par rapport à ce qui est proprement humain dans l'homme. Plus besoin d'opposer un pôle inférieur, qui relèverait de l'animal, et un pôle supérieur, proprement humain, pour appréhender la complexité de notre psychisme et de nos relations sociales. »

Je lui reconnais également la justesse des propos suivants sur le dualisme cartésien :

« Changeux défend un réductionnisme physique qui n'est que l'autre face du  cartésianisme. Le dualisme cartésien repose sur l'idée qu'il y a deux substances,l'esprit et la matière. Les matérialistes pensent qu'il y a une seule substance, mais ils ne sortent pas de l'épure cartésienne. On peut aussi refuser de poser la question en terme d'opposition entre spirituel et matériel.»

Ce dualisme du penseur idéaliste Descartes est également celui des penseurs matérialistes, pour peu que le mot « penseur » puisse être appliqué aux uns et aux autres. En effet, quoi qu’en dise Schaeffer, avec leur principe créateur (Primus motor d’Aristote, Premier agent d’Avicenne et d’Averroès, ou big bang contemporain) ET notre monde, tous terminent avec « deux » absolus. Ainsi ils ne peuvent pas prétendre à une relation véritablement philosophique d’immanence, mais à une relation superstitieuse de transcendance, où un absolu produit un autre absolu, comme un boulanger produit son pain -  sauf à quiconque, évidemment, de démontrer le contraire !

Schaeffer lui-même, d’ailleurs, s’avère être un matérialiste primaire, lorsqu’il déclare :

« L'observation permet d'établir des relations entre l'activité du cerveau et la vie de l'esprit sans réduire l'ensemble des niveaux de la réalité humaine à la physiologie. »

Malgré la réserve apportée, en effet, il ne peut échapper à la critique de Brunner envers les matérialistes en général, telle qu’il l’exprime par ce propos ironique à leur encontre : « La matière secrète la pensée, comme le foie secrète la bile. », ce qui n’est pas plus vrai que le point de vue des idéalistes croyant que la pensée, fut-elle divine, a pu produire la matière, car il n’y a pas véritablement de matière absolue, c’est-à-dire existant absolument en dehors de notre penser humain qui la pense.


Au cours de l’entretien, Schaeffer va même à l’encontre d’Yves Christen en répondant à la question posée par Elisabeth Lévy « Le langage, n'est-il pas une exception humaine ? », puisqu’il déclare que « Le langage fait évidement partie des spécificités humaines. »


Et les propos suivants témoignent qu’il tombe même dans l’anthropocentrisme le plus borné, lorsqu’il déclare :


« Aucune autre espèce animale n'a développé une syntaxe, c'est-à-dire la possibilité de combiner un nombre fini de signes dans un nombre infini de phrases. Mais on sait aussi que cette spécificité du langage est une spécificité biologique, génétiquement préparée. Il n'y a plus d'opposition entre le langage et la biologie. »


Toutefois, Yves Christen lui a déjà répondu sur ce point.

Pour en finir avec le contenu de l’entretien, je ne prends pas la peine d’analyser les propos de Schaeffer expliquant pourquoi « la thèse de l'exception humaine est particulièrement puissante en France », mais je ne peux laisser passer ce qui suit, parce que conduisant précisément à la « philosophie à la française » :


« La différence fondamentale entre nous tient au statut que nous accordons aux autres savoirs. La philosophie doit-elle se nourrir des autres connaissances humaines ou est-elle un mode de connaissance radicalement autonome qui peut se développer en se référant uniquement à ses propres traditions ? Pour ma part, je pense qu'une philosophie vivante doit être en dialogue avec les autres savoirs humains. Dans la conception de Marion, la philosophie a ses propres questions et ses propres outils pour y répondre. Résultat : c'est un dialogue de sourds dans la mesure où j'apporte des connaissances qui, de son point de vue, sont disqualifiées d'avance. La véritable question est celle de l'avenir de la philosophie en France. La tentation est forte pour elle de se replier sur ses fondamentaux. »


Cette conception de la philosophie par Schaeffer témoigne que, s’il connaît à merveille la « philosophie à la française », il ignore tout de la « vraie » philosophie, comme l’attestent ses propos en réponse à la question d’Elisabeth Lévy : Elle seule (la philosophie) peut se permettre ce superbe isolement. La biologie ne peut pas ignorer ce que trouve la chimie. Seriez-vous en train de proclamer la fin de l'exception philosophique ?


Le « métaphysicien » Schaeffer déclare, en effet :


« Toute autre discipline se serait condamnée en se coupant des autres savoirs. Du reste, cette disjonction n'est apparue qu'au XIXe siècle. Il faut maintenant se demander si elle a bénéficié à la philosophie ou si elle l'a menée dans une impasse. Ce débat est toujours ouvert. Pour ma part, je plaide pour la réunification des sciences de l'homme et des sciences de la nature.»


Déjà, sa connaissance de l’histoire de la philosophie n’est pas au point, car il ignore superbement Spinoza. Lui ne mélangeait pas le savoir scientifique, quel qu’il puisse être, à sa philosophie, sinon il n’aurait été qu’un vulgaire matérialiste comme Aristote, Avicenne, Averroès et tant d’autres., sans oublier ceux d'aujourd'hui, tels André Comte-Sponville et Michel Onfray, entre autres.
Par ailleurs, si Schaeffer « croit » que la réunion des sciences de l’homme et de la nature serait d’un grand profit pour la philosophie, ce qui précède suffit à établir qu’il « se fourre le doigt dans l’œil jusqu’au coude » - pour paraphraser Cohn-Bendit sur un autre terrain. La « vraie » philosophie, contrairement à la métaphysique matérialiste, n’a que faire du savoir scientifique : celui-ci restera relatif jusqu’à la fin des temps, tandis qu’elle sera éternellement la voie et la voix de l’Absolu, de LA Vérité ou réalité absolue – sauf à quiconque, évidemment, de démontrer le contraire !

C’est justement sur cette base que je vais justifier l’exception humaine tout en invalidant définitivement l’anthropomorphisme, à savoir cette tentation permanente d’établir des comparaisons entre notre espèce et les infinies espèces animales. 
A SUIVRE...  


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