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Carnets de marche. 13

Par Angèle Paoli


CARNET N.13

13.

     La contrariété du jour. Fermeture de la boucherie. La vie difficile. Elle prend la route à la Leccia. Marcher pour oublier. Le vent violent d’hier est tombé. Le ciel est presque uniformément gris. Mais le fond de l’air est doux. Le râle sourd de la mer rythme sa marche. Elle s’efforce de couler ses pas dans le roulement de la houle. Elle repense à ce qui se dit au village : « Quand un animal les dérange, ils le pendent ! Dans le meilleur des cas, ils lui flanquent une balle dans le crâne ! » Elle ne peut plus voir une corde se balancer à un arbre sans frémir. Il y en a tout au long de la route. Elle se dit qu’un chien a dû finir au bout de la bleue, qui pendouille, vide, au bout d’une branche. La montagne ronde d’Hanging Rock (Australie) a des allures inquiétantes aujourd’hui. Les tonalités gris-bleu du ciel et de la mer. Un oiseau mort, plumé sur la route. Nid de mouches grouillant dans la chair convulsée. Une forte odeur de charogne se répand alentour. Plumes éparpillées tout au long des talus. Plumes de pigeon, grises et noires. Un semis de duvets plus fins, le long du talus. Un tas indistinct signale le lieu du forfait. Petit théâtre de la cruauté ordinaire. Elle passe devant l’enclos à chèvres, toujours obstinément fermé. Le brûlis gagne du terrain. Dévastation. Elle se sent impuissante face à la loi invisible d’ici.

     Elle croise la dame à la Toyota décapotable. Qui passe et repasse toujours à la même heure, le col de son mouton relevé. Elle ignore qui elle est. Parfois, elle est accompagnée d’un homme façon cow-boy. Elle est revêche et ne desserre pas les dents.

     Elle quitte la route avec l’idée de retrouver le sentier de Ghjottani. Elle tombe à nouveau sur le panneau « piège à loups ». Il n’y a jamais eu de loups par ici. Elle sifflote à nouveau « piège à cons ». Les piani sont cultivés. Il doit y avoir un bassin quelque part. Le sentier est introuvable. Il se perd dans d’inextricables broussailles. Les alentours sont impraticables. Inutile d’insister. Elle rebrousse chemin. L’écrin vert-de-gris de la marine, balayé par des vagues longues, longues, infatigables.

     Elle lui parle de sa tristesse du jour. Le sentier introuvable, métaphore de sa vie. Elle commence par dire non, puis se ravise. Oui, c’est vrai. Elle a raison. Par moments, elle ne se sent pas dans sa vie. Elle est dans une vie qui lui a été imposée de l’extérieur. Par les circonstances dans lesquelles elle a été embarquée malgré elle. Elle croyait avoir fait un parcours sans faute. Un métier mené jusqu’au bout sans faillir. Des enfants élevés et capables de se débrouiller, de mener leur barque. Un mari avec une belle situation. De l’argent, des voyages. Et puis tout a chaviré. Elle n’a pas choisi. Elle a été « embarquée », mais elle n’ira pas au-delà de deux ans. Dans deux ans, il faudra que quelque chose change. Elle ne sait pas encore comment. Elle se promet d’y réfléchir.

     Ce soir une scène a éclaté. À propos de la coupure d’électricité du lendemain. Toute la matinée, sa mère lui a dit qu’elle allait donner son congé à l’infirmière. « Elle n’a nullement besoin d’elle ». Elle, elle lui dit qu’elle ne comprend pas pourquoi. Elle insiste. Elle de même. De fil en aiguille, le ton monte. L’exaspération aussi. Elle lui dit qu’on ne peut plus rien lui dire. C’est vrai. Elle ne supporte plus qu’elle lui parle. Pour lui dire quoi ? Pour se plaindre. De tout, de rien. Elle parle pour se parler, pour combler son vide intérieur. Elle s’ennuie. Sa solitude lui pèse. Ses angoisses de mort la minent. Le seul moyen dont elle dispose pour échapper à elle-même est d’empêcher les autres de vivre. C’est du moins ce qu’elle lui dit. Elle rajoute qu’elle ne la supporte plus, que si elle est ici, c’est pour des raisons extérieures, indépendantes de sa volonté. Qu’elle est incapable d’être heureuse. Qu’elle a vampirisé son père et qu’elle ne lui laissera pas le loisir de faire de même avec elle. « Tu verras quand tu auras mon âge ». Non, elle ne verra rien. Elle n’empêchera pas ses enfants de vivre leur vie. Et puis elle a pris son assiette. Elle est allée manger à la cuisine, seule, pour ne plus être dans le tête-à-tête. Elle rejoue la scène de Miranda dans Amarcord. Lui fait le go-between. Il est parfait gentleman, parfaitement calme et gentil avec l’une et avec l’autre. Après le repas, elle revient vers son ordinateur. Anne-Marie Schwarzenbach. Son papier est venu tout seul. Elle était inspirée. Elle a travaillé un bon moment. Puis elle a joué avec les textes de Sol, dont certains sont beaux. Elle s’est couchée très tard, comme beaucoup de ces derniers soirs.

Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli


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