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Alvéole

Publié le 23 août 2009 par Menear
Récits d'un jeune médecin, j'y reviens régulièrement. Lu-étudié au collège pour la première fois, et depuis à chaque relecture cette infime impression de déjà vu, comme si chaque événement avait déjà été expérimenté par moi-même dans un passé parallèle dont j'aurais perdu la trace. Tous les actes, chaque procédure, les instruments utilisés pour je ne sais quelle opération : tous font partie de mon paysage mental, tatoués dans mon dos à l'époque sans que j'ai pu m'en rendre compte. Ici plus surprenant, un passage de raté chirurgical qui débouche littéralement sur une fiction du bord de l'oeil, une vraie.
C'était un soldat qui revenait parmi tant d'autres du front laissé désorganisé après la révolution. Je me rappelle fort bien également l'énorme dent cariée, robuste et solidement plantée dans la mâchoire. Clignant les paupières d'un air savant et poussant de petits gloussements préoccupés, je sais la molaire entre mes pinces, sur quoi, cependant, me revint distinctement à l'esprit le célèbre récit de Tchékov sur l'histoire du diacre à qui l'on avait arraché une dent. Et à cet instant, je trouvai pour la première fois que ce récit n'était pas drôle du tout. Quelque chose craqua bruyamment dans la bouche, et le soldat poussa un bref hurlement :
- Oho-oh !
Après quoi toute résistance cessa dessous ma main, et mes pinces se trouvèrent expulsées de la bouche, serrant entre leurs mâchoires un objet blanc et ensanglanté. Je me sentis alors le cœur défaillir, car l'objet en question dépassait en volume quelque dent que ce fût, quand bien même c'eût été une molaire de soldat. D'abord de je ne compris rien, mais ensuite je manquai éclater en sanglots : la pince étreignait bien, c'est vrai, une dent avec ses racines interminables, mais à la dent était pendu un énorme morceau d'os rugueux d'un blanc éclatant.
« Je lui ai brisé la mâchoire... » pensais-je, et mes jambes fléchirent. Bénissant le sort que ni le feldscher ni les sages-femmes ne fussent auprès de moi, j'enroulai d'un geste de voleur le fruit de mon fier labeur dans de la gaze et escamotai le tout dans ma poche. Le soldat vacillait sur son siège, cramponné d'une main au pied du fauteuil gynécologique, et de l'autre au pied du tabouret, et me regardait, les yeux exorbités, au bord de la démence. Ne sachant que faire, je lui fourrai sous le nez un verre rempli d'une solution de permanganate de potassium et lui ordonnai :
- Rince-toi la bouche !
(...)
Je vécus une semaine comme dans un brouillard, je maigris terriblement et commençai à dépérir.
« Le soldat va attraper la gangrène, une septicémie... Ah, nom de nom : qu'est-ce qui m'a pris d'essayer mes pinces sur lui ? »
D'absurdes tableaux se peignaient à mon esprit. Ça y est, le soldat commence à grelotter. D'abord il va et il vient, il parle de Kérenski et du front, puis il devient de moins en moins bavard. Il n'a plus l'esprit à Kérenski. Il repose, la tête sur un oreiller recouvert d'indienne, et il délire. Il a 40 de fièvre. Tout le village vient le visiter. Puis voilà le soldat gisant sur une table, sous des icônes, la narine pincée.
Les commérages, au village, commencent à aller bon train.
« Comment ça a bien pu lui venir ? »
« Le toubib lui a enlevé une dent... »
« Voilà, c'est ça ! »
Ensuite : de pire en pire. Une enquête. Un homme rude et sévère arrive.
« C'est vous qui avez arraché une dent au soldat ?... »
« Oui... c'est moi. »
On exhume le corps du soldat. Jugement. déshonneur. Je suis la cause de la mort. Et voici que je ne suis plus médecin, mais un homme malheureux jeté par-dessus bord, ou plutôt : l'ombre d'un homme.
Mikhaïl Boulgakov, Récits d'un jeune médecin, Livre de poche, trad : Paul Lequesne, P.79-81.

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