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La biche, les éléphanteaux et le loup (fable socialiste et marseillaise)

Publié le 24 août 2009 par Variae

L’attente a ceci de paradoxal qu’elle finit par faire oublier la possibilité même de son objet. Prenez les rapports entre le MoDem et le PS. Cela fait des mois, ou même des années, que la question agite le petit monde de la rue de Solférino, partagé entre envie – celle d’un rapprochement clair et net entre socialistes et « démocrates » – et appréhension – celle de voir le parti de François Bayrou, et le Béarnais en personne, opérer une OPA sur les électeurs du premier parti de gauche. On en parlait, on en parlait, sans rien voir venir – et puis soudain, au cœur de l’été, voilà que Marielle de Sarnez arrive comme une fleur aux ateliers d’été de l’Espoir A Gauche, discourant sur la financiarisation de l’économie et la personnalisation du pouvoir, le tout sous les applaudissements d’abord hésitants, puis franchement enthousiastes, des militants socialistes présents.

En surface, l’explication est claire : les centristes, giflés aux européennes, ont enfin reconnu qu’ils ne pouvaient prétendre diriger l’opposition à Nicolas Sarkozy, et ont donc accepté de se rendre au Canossa marseillais, validant de facto l’idée d’une fédération « écologique, sociale, républicaine » (pour reprendre les mots de Daniel Cohn-Bendit) et de primaires générales pour désigner le candidat de l’opposition unifiée à Nicolas Sarkozy.

La biche, les éléphanteaux et le loup (fable socialiste et marseillaise)

Mais en profondeur, la véritable donne est limpide : le grand méchant loup Bayrou, comprenant que lui et son déguisement de vieille grand mère républicaine étaient pour un temps personnae non gratae, a dépêché sa charmante missa dominici avec une mission très simple : infiltrer la fédération de gauche en gestation, en se faisant caméléon ; préparer le terrain pour le retour du chef au bon moment, à savoir celui des primaires ouvertes. La blondeur et la posture d’une décontraction étudiée, façon bonne copine Cyrillus, du général en second De Sarnez ne fait pas grande illusion : le premier para centriste a bien sauté sur le Kolwezi de la gauche française.

On peut sans doute reconstituer la réflexion de François Bayrou. Les européennes ont été une vraie déconvenue, électorale, mais aussi personnelle, avec l’incident Cohn-Bendit. Elles ont révélé la vérité du potentiel électoral actuel du député centriste, non négligeable, mais ne donnant pas d’autre garantie que celle d’une candidature de témoignage en 2012. A sa droite, la voie est bouchée. Mais à sa gauche : des forces potentiellement majoritaires, si rassemblées face à la droite, et une pléthore de dirigeants épuisant leur légitimité en combats internes et concours de petites phrases. Sa destinée présidentielle passera donc par là, avec pour caution apparemment inoffensive Marielle de Sarnez, réputée gaucho-compatible. Restait à trouver un point d’appui. Il lui a été donné par tous les dirigeants socialistes qui ne cessaient de dire, pour mieux repousser le débat sur le MoDem, qu’on n’en parlerait « qu’une fois que François Bayrou serait clairement de gauche ». Ils veulent des preuves d’amour ? Ils vont en avoir ! Et c’est ainsi que la député européenne en vint à prononcer, ce samedi après-midi, ce discours qui en a étonné plus d’un, et auquel on aimerait bien savoir ce que Jean-Luc Mélenchon ou Olivier Besancenot peuvent trouver à redire. Par un mouvement d’aïkido politique délicieusement retors, toute la force de l’opposition socialiste au compromis avec les centristes s’est trouvée cul-par-dessus-tête, retournée contre ceux-là même qui l’utilisaient depuis des mois. En conséquence de quoi on commence à voir de spectaculaires renversements de posture, comme celui de Claude Bartolone, n’excluant désormais plus rien. Quand les Français plébiscitaient l’alliance PS-MoDem, les socialistes la repoussaient ; maintenant que ce n’est même plus le cas, les héritiers de Jaurès la valident ! Aucun doute, le plan de François Bayrou – du moins sa première phase – a commencé à fonctionner.

Bien sûr, la route est encore longue. Le MoDem est faible et ne regorge pas de militants. Cela tombe bien, la gauche en a à revendre ! Et quoi de plus simple que le dispositif darwinien de la primaire ouverte pour opérer une forme d’entrisme nouveau, consistant non pas à infiltrer des troupes dans un parti, mais à phagocyter et le parti, et ses cadres et militants, par le truchement d’un adoubement présidentiel, coiffant même plusieurs partis à la fois ? Certes, François Bayrou et ceux qui le suivent ne constituent pas actuellement, politiquement ou numériquement, la première force de l’opposition. Mais on peut se permettre de penser que le chef des « démocrates » a bien compris que la clé de la réussite, comme dans tout système darwinien, passe par le fait d’être non le plus fort, mais le plus apte. Ce qui laisse de considérables marges de manœuvre pour un homme dont on a déjà pu constater, par le passé, la puissance tribunitienne, et la capacité à assumer avec de forts accents de conviction un discours républicain et caressant dans le sens du poil aussi bien la « vieille gauche » que – bien entendu – les réformistes rose pâle.

Reste une question, évidemment essentielle pour les hommes et les femmes de gauche qui assistent à l’entrée dans la bergerie de ces curieux caméléons centristes, dont on ne sait s’ils sont plus loups ou agneaux. Admettons que ce que l’on peut soupçonner être le plan de route de François Bayrou fonctionne. Qu’il parvienne, à force de se gauchiser et de jouer à fond le jeu de la gauche en pleine recomposition, à se trouver en position de devenir le candidat de notre camp à l’élection présidentielle. Serait-ce un drame pour la gauche ? Je n’ai jamais considéré, pour ma part, que la politique est affaire d’introspection psychologique et d’intentions cachées. J’ai toujours pensé, au contraire, qu’elle était d’abord faite d’actes et de décisions, et qu’il fallait donc l’analyser, dans un premier temps au moins, de façon froidement béhavioriste. Je n’ai pas fait partie de ceux qui dénigraient la mutation de Laurent Fabius en l’accusant d’être un social-libéral se cachant sous un double-langage mollétiste et sans sincérité. Je ne demande pas plus aux Françaises et aux Français qui mettent un bulletin socialiste dans l’urne s’ils le font par conviction, par dépit, avec doute, par tradition, ou en se pinçant le nez. Une voix est une voix. Un mot est un mot (c’est ainsi que les électeurs le comprennent). Alors, faisons un peu de politique-fiction – et de provocation. Si un homme, quels que soient ses origines et ses antécédents, se met à tenir un discours de gauche indiscutable, et fait preuve de suffisamment d’habileté politique pour s’imposer dans un camp où il n’est même pas le bienvenu, pourquoi maintenir une opposition de principe à son égard, dans le combat contre Nicolas Sarkozy ? Il se pourrait bien que cette question se pose dans ces termes, un jour prochain, à toutes celles et à tous ceux qui ne se satisfont pas de la reconduction de l’État-UMP.

Mais trêve d’hypothèses d’école, qui n’ont pour le moment rien d’inéluctable. En ce mois d’août finissant, les responsables socialistes ont mis en route un engrenage fort complexe, aux effets probablement encore inimaginables à l’heure actuelle. A eux désormais de faire preuve de suffisamment de talent pour conserver leur avantage et l’initiative politique ; à défaut, par un mouvement il est vrai couramment vu dans l’histoire, les ambitions individuelles de quelques uns pourraient bien servir les intérêts d’un seul homme, passager clandestin devenant, à l’issue du voyage, amiral en chef.

Romain Pigenel


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