Magazine Beaux Arts

Edward Steichen (2)

Publié le 09 octobre 2007 par Marc Lenot

au Jeu de Paume, jusqu’au 30 Décembre.

Le rez-de-chaussée, donc, est beaucoup plus intéressant. On y voit l’évolution de Steichen depuis le pictorialisme symbolique vers une photo plus dépouillée, voire abstraite. Pendant la première guerre mondiale, il découvre la photo aérienne; après guerre, il réapprend la photo, dit-il, prenant des centaines de cliché d’une tasse et sa soucoupe, recherchant une nouvelle maîtrise. Ci-dessus deux photos représentatives de cette période, une Brouette avec des pots de 1920, et Time-Space Continuum (1920), compositions constructivistes qui annoncent son travail pour les tissus imprimés.

Dès l’entrée de l’exposition, j’ai été frappé par cet Autoportrait, une de ses premières photos, datant de 1898 (il a 19 ans). Son long corps occupe toute la hauteur de la photo, mais il n’y entre qu’à moitié : le cadre coupe son bras gauche et une partie de son corps. Pantalon et sol, chemise et mur, il joue des contrastes, que dérange le cordon (déclencheur ?) suspendu à son col. Comme saisi dans l’instant, alors que c’est bien évidemment une photo posée, il semble suspendu dans le temps, à la fois ici et ailleurs, interrogateur et timide. L’étrangeté vient du tout petit cadre apparemment vide au mur à hauteur de ses yeux : serait-ce un miroir ne reflétant rien ? ou est-ce la place destinée à la photo, à cette photo quand elle aura été prise, mise en abyme spatiale et temporelle ?

Lui répondent un peu plus loin un grandiloquent Autoportrait en peintre avec palette et pinceau, mais surtout cet autre Autoportrait, datant de 1915. Steichen a mûri, il n’est pas encore la star qu’il sera entre les deux guerres, mais il est désormais reconnu. Ici, il s’affirme, occupe l’espace, son regard est intense, sa pose un peu affectée. A hauteur de ses yeux, maintenant, non plus un cadre vide, tout d’espoir et de devenir, mais l’énorme oeil de l’objectif de son appareil, bien présent, affirmant emblématiquement son métier et son art. Nous sommes face à un miroir, artifice de l’autoportrait.

Enfin, parmi tant d’autres photos, voici une des premières colorées (photogravure en demi-teinte d’après autochrome*) On the House Boat “The Log Cabin”, de 1908. Trois femmes assises ou accroupies paradent chapeaux et éventail à motifs colorés. Le rythme régulier de la fenêtre s’interrompt, un homme se tient dans l’ouverture, négligemment appuyé à un battant. Vêtu de clair, il arbore une montre au poignet dans le prolongement de sa cravate noire; une main dans la poche, peut-être tient-il une cigarette dans l’autre. Se dégage de lui un mystère, une inquiétude sourde. Très peu de photos de Steichen racontent une histoire originale; ici, la texture quasi impressionniste de la photo renforce le charme mystérieux de la scène.

Deux commentaires pour finir : les murs sur lesquels les photos sont accrochées sont peints de couleurs diverses, variant semble-t-il selon les périodes ou les séries. C’est plutôt réussi esthétiquement, mais je me suis efforcé en vain de comprendre la logique du code couleur. Par ailleurs, l’exposition est parsemée de modules d’Ultralab. C’est très difficile de faire cohabiter oeuvres classiques et pièces contemporaines; Orsay y parvient en général plutôt bien, le Louvre parfois. Ici, quel que soit l’intérêt de la démarche d’Ultralab, je ne peux la goûter qu’au sous-sol, dans une salle à part ou sur Internet : dans les salles dédiées à Steichen, c’est plus une perturbation qu’une stimulation. Etait-ce le but ?

* Le catalogue comprend un très instructif essai de Pamela Roberts sur Steichen et la couleur.

Photos copyright Estate of Edward Steichen 


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