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La policière burnée

Publié le 24 août 2009 par Philippe Di Folco

« Tu étais où ce matin ?

—      Au commissariat…

—      C’est pas ton genre…

—      Un ami s’y trouvait.

—      Il a fait quoi ?

—      Rien. Justement. Rien.

—      Impossible, on n’arrête pas les gens comme ça.

—      C’est ce que je croyais.

—      Tu avais bu ?

—      On avait bu. Ouais, et alors ?

—      Vous étiez où ?

—      Dans un bar…

—      Bein voyons !

—      Fermé, le bar était fermé ! On fêtait la fermeture du bar…

—      Comme à chaque fois…

—      Cette fois c’est la bonne. On a baissé le rideau à 2 heures du matin. On était six ou sept, que des potes. On a ensuite passé du Brian Eno, on était clean, c’est dire !

—      Vous aviez privatisé le bar, baissé la musique… et alors ?

—      Le rideau métallique de la porte n’était pas totalement fermé, restait juste de quoi laisser passer un chien.

—      Et la police, bien sûr, s’est glissée par l’ouverture, c’est ça ?

—      Pas du tout. Tu comprends rien.

—      Tu n’es pas clair.

—      On a vu une fliquette s’arrêter devant le rideau baissé de la porte : on pouvait la voir de l’intérieur, avec son talky, stationner là, et parler dans son bidule.

—      La musique devait être forte…

—      Pas sûr : on passait plutôt du U2, je sais plus, c’est pas une raison pour tambouriner à la porte…

—      Elle a fait ça ?

—      Oui, une fois rejointe pas son coéquipier, alors on a ouvert. Le patron est allé les accueillir. Et ils ont commencé à discuter.

—      Calmement ?

—      Oui. On entendait pas grand chose.

—      Et alors ?

—      Le patron s’est retrouvé menotté les mains dans le dos. On s’est tous rué sur le trottoir, on a demandé des explications. Les deux flics gardaient le silence. On a brandi nos papiers, dit qu’on était témoins, que ça se passerait pas comme ça, etc.

—      Ils vous ont dit où il l’emmenait ?

—      Ils ont lâché un nom de quartier, un truc vague. Leur voiture était garée à 50 mètres. Mal garée en plus. On a relevé leur numéro de plaque minéralogique !

—      Et vous avez fait quoi ensuite ?

—      On a téléphoné au 17. Sur le portable, oui, ça fonctionne. Rassurant, non ?

—      Vous avez fini par le retrouver ?

—      Ouais, on a marché jusqu’au commissariat central du quartier auquel  le bar est rattaché. Pas compliqué en fait. Arrivés là-bas, on a vu notre ami assis sur un banc, le regard perdu, un peu paniqué quand même.

—      Et pour ses papiers ?

—      Sa copine est allée les chercher à son domicile. Elle les a donnés au préposé, à l’accueil, qui, au début, ne voulait rien entendre.

—      Et le motif ? Ils vous ont dit quoi ?

—      Bein rien, justement rien : j’ai aperçu un moment la fliquette, aucune émotion sur son visage. Un truc froid, dur, métallique. Elle est ressortit de la pièce où se tenait notre ami.  Elle faisait comme si on existait pas.

—      Vous avez attendu dans le hall ?

—      Impossible : on en a été chassé. On s’est rendu dans un café sur une place, on a mangé des croissants et bu des cafés. Il devait être 7 heures 30. Là, je me suis assoupi sur ma chaise. J’ai rêvé d’un truc pas clair du tout. Un mec se fait arrêter, menotter, enfermer dans une pièce. Il ne peut pas prouver son identité. Son portable lui a été confisqué. Il finit désintégrer dans un container. Y'avait aussi cette phrase de Benjamin Franklin... mais je m'en souviens plus.

—      C’est de la SF !

—      Ça va arriver.

—      Tu es très fatigué.

—      Je ne suis pas fatigué : au moment de l’arrestation, nous avons tous eu un sursaut d’énergie. L’adrénaline, c’est pas un mythe. En quelques minutes on a su quoi faire, comment agir. Même si on se sentait impuissants.

—      Tu savais que 10% des habitants de la région aurait subi une arrestation en 2008 ?

—      On arrête pas un mec comme ça, en laissant son bar ouvert derrière lui, en faisant abstraction de ses proches, de tout l’entourage. On retire pas de la circulation un citoyen à 6h30 du matin comme ça. Je suis désolé si ça va te paraître lyrique, mais moi, ça me terrorise, ça m’effondre, ça me brise menu, ça me renvoie à trop de scènes, trop d’images… les descentes arbitraires… les contrôles… le zèle…

—      Un flic, c’est quoi pour toi ?

—      Je ne pense pas « protection civile » a priori.

—      OK. Parce que t’es sous le choc. Mais fondamentalement, ils servent à ça, non ?

—      Je trouve les commissariats gigantesques et pas accueillants. Je trouve les fliquettes burnées et pas sexy. Et puis ils savent pas dialoguer. Ils sont flippés. Avec n’importe qui.

—      Il va porter plainte ?

—      Sans doute. En tous cas, je le souhaite.


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