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UN PROPHETE de JACQUES AUDIARD

Publié le 26 août 2009 par Abarguillet

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S’il a attendu quarante ans pour devenir réalisateur, le fils de Michel Audiard aura su rattraper le temps perdu et jouer de l’image comme son père, autrefois, jouait des mots. Le prophète, son dernier long métrage, a été le choc sismique du dernier Festival de Cannes et a subjugué le public par sa puissance, sa maîtrise et la qualité de l’interprétation, l’imposant d’emblée comme une de ces grandes œuvres qui ont vocation à marquer le 7e Art. Néanmoins, ce ne fut pas la Palme d‘Or qui lui fut attribué comme beaucoup le souhaitaient, mais le Grand Prix du Jury, ce qui est, en définitive, la reconnaissance des critiques. Si bien que quatre ans après De battre mon cœur s’est arrêté, Jacques Audiard, 57 ans, a définitivement pris place parmi les meilleurs cinéastes de sa génération.


Ayant une préférence marquée pour les univers sombres, il signe ici son œuvre la plus étouffante et la plus noire, la plus percutante aussi. Un prophète offre une plongée dans le monde brutal de la prison, lieu, qui par longs métrages interposés, a fini par nous devenir tristement familier et, ainsi que l’expliquait Jacques Audiard, confronte un type de banditisme « traditionnel » à un autre qui s’annonce, dénué de codes, aussi adaptable que réactif, entre ces hauts murs clos, comme au dehors.

Tahar Rahim. Roger Arpajou


Le film, qui pose, par ailleurs, l’axiome de la rivalité entre deux « milieux » (les Corses contre les Arabes, ce qui a suscité quelques réactions agacées sur l’île de Beauté), ne se dirige pourtant à aucun moment vers la sociologie du milieu carcéral. C’est d’une transformation intérieure, bien plus effrayante, que le cinéaste nous entretient à travers l’itinéraire d’un jeune détenu et sa quête d’identité.

Le film s’organise autour d’un visage, celui de Malik, 19 ans, remarquablement interprété par Tahar Rahim. Analphabète à son arrivée en prison, condamné à une peine de six ans, le jeune homme n’appartient à aucun groupe et ne bénéficie d’aucune protection. Un vieux caïd corse, Machiavel sans pitié ( Niels Arestrup, vénéneux à souhait), «consent » à lui octroyer la sienne à condition qu’il s’acquitte d’une mission. La proposition a tout du piège mortel : Malik doit faire taire un témoin gênant parmi les autres détenus, commettre un meurtre en cellule. La scène, filmée dans toute son horreur, est insoutenable et fait entrer, une fois de plus, dans notre imagerie, une barbarie révoltante. Mais la violence du film, si elle n’est jamais occultée, n’est pas gratuite non plus. On ne se remet jamais d’avoir tué, et, en dépit de sa réussite ultérieure, Malik portera toujours sur la conscience le poids de cet acte, ainsi que le suggère la mise en scène dans des évocations d’un onirisme troublant et le vertige d’une existence moulée par l’école de la taule - comme le souligne l’auteur.


Gilles Cohen, Niels Arestrup, Jean-Philippe Ricci et Antoine Basler. Roger Arpajou


Oeuvre dure et sèche, d’un réalisme sans concession,  Un prophète  évoque l’ascension du jeune homme, naviguant avec intelligence et dextérité entre les bandes rivales, se jouant des langues utilisées comme autant d’armes de clan, comprenant tout des règles qui régissent cette vie et saisissant la moindre opportunité pour prendre l’ascendant, le moment venu, et acquérir une allure de parrain. «  Notre idée, c’était de créer un personnage qui apprenne en prison, et qui s’aperçoive que le mode d’emploi fonctionne très bien à l’extérieur » - résumaient le cinéaste et l’un de ses scénaristes,  Abdel Raouf Dafri
Glaçant constat, dont le film donne à voir la saisissante dimension et curieuse époque qui, bien qu'irreligieuse, prône d'un ton clérical les vertus de fraternité et de tolérance et ne cesse de promouvoir, sur les écrans et en littérature, les héros les plus sombres, les plus maléfiques, les plus subversifs au nom d'une certaine liberté de pensée. A chacun ses prophètes, mais ceux-ci, dont la violence vous laisse sans voix, ne risquent-ils pas, malgré le talent de leurs metteurs en scène, d'engendrer davantage encore de malfrats et de criminels ? C'est la question que l'on est en droit de se poser en sortant de cette projection de 2h35 qui, mieux qu'un coup de poing, est un coup de massue.

Niels Arestrup. Roger Arpajou

 

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